de Willibald Alexis
version française Véro
Chère mère, cette nuit
hurlaient le vent et la pluie
« C’est le premier mai mon enfant »
Chère mère, il tonnait sur le Brocken là haut
« C’étaient les sorcières mon enfant »
Chère mère, je ne voudrais pas voir de sorcière
« Cela t’est pourtant souvent arrivé mon enfant »
Chère mère, il y a donc des sorcières dans le village ?
« Et bien proches de toi mon enfant »
Chère mère, comment les sorcières volent elles en haut de la montagne ?
« Sur la fumée mon enfant »
Chère mère que chevauchent les sorcières ?
« Elles chevauchent un balai mon enfant »
Chère mère, hier j’ai vu beaucoup de balais dans le village
« C’est qu’il y avait beaucoup de sorcières sur le Brocken »
Chère mère hier la cheminée fumait
« C’est sans doute que quelqu’un en aura eu besoin mon enfant»
Chère mère, ton balai n’était pas là cette nuit
« Il aura été au Blocksberg mon enfant »
Chère mère ton lit était vide cette nuit
« Ta mère veillait, là haut sur le Blocksberg »
NDLT : le Blocksberg est une montagne en saxe (hauteur 1142 mètres)
Pour nous rendre au sabbat sur le
Brocken, nous devons nous procurer un bouc ou un balai, et nous envoler sur
cette monture, car c’est là la condition sine qua non pour avoir le droit de
participer à la grande fête.
Quand enfin, au coucher du soleil nous atteignons le sommet du Brocken, le
maître sorcier est déjà là qui accueille les invités, arrivant de tout côté en
criant, miaulant et sifflant, il en vient toujours d’avantage.
Nous balayons prestement la neige sur les côtés, de telle sorte que le vent
puisse l’emmener plus loin. Ensuite nous cassons des branches d’arbres tortueux
et bientôt un grand feu crépite.
Nous nous lavons rapidement dans l’eau d’une bassine et nous coiffons nos
cheveux ébouriffés. Le moment est venu pour le Maître d’apparaître. Nous formons
un grand cercle autour du feu et nous écoutons. Il commence à faire sombre et le
silence s’installe, mais soudain s’élève un puissant grondement, la terre
tremble comme si elle voulait s’ouvrir et voilà Urian, avec ses deux cornes et
ses sabots de cheval. .
Il semble être satisfait de ce qu’il voit, car il monte aussitôt sur sa chaire
et s’adresse à la foule de sorcières et d’êtres diaboliques. Puis il se dirige
vers l’autel sorcier et procède à la bénédiction des jeunes sorcières. Quiconque
veut être couronné (et nous le voulons toutes) doit simplement se toucher, et il
possèdera aussitôt une belle couronne de valériane. Car la valériane est la
plante sorcière, celle dont la vraie sorcière tirera sa pharmacopée.
Pendant ce temps les cuisinières démoniaques ont préparé, à base de toutes
sortes de viandes d’animaux extraordinaires, un infâme brouet qu’elles mangent
bruyamment, accompagné d’une boisson qui s’écoule d’une fontaine sorcière et
qu’elles servent dans des crânes. Alors certains maîtres sorciers se saisissent
de leurs instruments de musique, toutes sortes d’os et de crânes, et jouent des
airs effrayants et sauvages. Même Satan joue du violon avec un os qu’il frotte
sur un crâne de cheval. Autour de lui danse et saute une ronde effrénée de
sorcières et de magiciens. Mais bientôt il se débarasse de son violon et se mêle
aux danseurs. Et il en va ainsi jusqu’au lever du jour. Aux premières lueurs
nous avons tous quitté le Brocken, le feu est éteint, le froid vent du matin
éparpille les cendres et avec les premiers rayons du soleil disparaissent aussi
les restes de nourriture, les lambeaux de vêtements, les os, de telle sorte que
la nature retrouve son aspect d’avant.
La crémation de la sorcière n’a strictement rien à voir avec la coutume
traditionnelle de Walpurgis, quoi que l’on puisse en penser, et elle n’a été
introduite qu’après guerre par une troupe de la région de Harz. :
Pour comprendre le sens de Walpurgis il faut remonter 1200 ans en arrière.
En ce temps là vivaient dans notre région des gens d’origine saxonne qui avaient
été christianisés par la force par Charlemagne. Mais ils se sentaient toujours
aussi proches de leurs Dieux ancestraux et continuaient à les vénérer. Comme
cela devait se faire dans le secret, ils se retiraient dans la région difficile
d’accès des montagnes du Harz et se déguisaient, d’une part pour rester
incognito, et d’autre part pour tenir éloignés les mauvais esprits.
Ainsi fêtait on ici le 30 avril la fête païenne du printemps, l’union de Wotan
et Freya, en allumant un grand feu, pour bien signifier que l’hiver était
vaincu.
Le lieu de culte le plus connu de ce temps là est le Rosstrappe (le pas du
cheval) dans le Bodetal. Le creux dans le rocher n’est pas une empreinte de
patte due au chevalier Bodo, comme le dit la légende, mais une cupule d’offrande
des païens-chrétiens saxons. .
Avant leur vol les sorcières enduisent leur monture (balai, fourche à fumier,
porc, veau) et s’enduisent elles mêmes d’un onguent de vol. Dès l’arrivée sur le
Brocken on balaye la neige, puis le diable salue son assistance, qui lui
embrassera ses pieds de cheval. IL y aura des sacrifices, parmi lesquels les
retardataires. Le diable s’unira avec la plus belle des sorcières. Ce n’est
qu’au petit matin que toute l’assemblée s’en retournera chez soi.
Toutefois l’église finit par avoir vent de ces événements, et elle se soucia de
s’approprier cette fête en lui donnant un nouveau sens et un nouveau nom. Ainsi
donc fêta-t-on le 30 avril l’anniversaire de Sainte Walburga, qui protégeait
contre les mauvais esprits.
Après la guerre Walpurgis devint de plus en plus une affaire touristique.