5 Avril 1966
Cher Joseph,
Merci pour ta lettre que j’ai lue avec plaisir
J’ai trouvé ton interprétation des cinq lignes des reines d’Amergin très pertinente, cela prouve que tu es sur la bonne route. A la base ils suivent le pentagramme c’est à dire la vie, l’amour, la maternité, la connaissance, la mort. Toutefois, comme l’interprétation de la Foi est profondément personnelle nous différons quelque peu dans notre approche, mais globalement nous allons dans le même sens. La ligne « je suis une lance » se rapporte au mystère du Chaudron, le Saint Graal originel, dans ce sens que le Graal (la divine inspiration) avait été activé par un prêtre portant une lance, et qui, comme Sire Gauvain, pratiquait le mariage sacré en trempant la lance dans le chaudron. Symboliquement il prenait le principe de la vie fait de frêne et d’acier (le frêne, l’arbre mère, la terre, et l’acier, le métal de Chronos –Wayland- le Dieu du temps/la vie physique) et ainsi il perpétuait la vie en ramenant le principe du mouvement à la terre –littéralement il tirait la lune à lui. En trempant la lance le prêtre commettait un acte d’amour, ce qui nous amène au point suivant du rituel : « Je suis Salomon ».
Rituellement, comme tu en trouveras la trace dans les légendes Arthuriennes, il baissait ensuite la lance, et la secouait pour en laisser tomber des gouttes de sang sur la terre et sur les gens alentour. Cette façon de faire se base sur l’observation des habitudes des saumons (un poisson qui autrefois représentait la fertilité et la connaissance – on trouve des traces de l’utilisation des truites ou des saumons pour la divination déjà au XVIème siècle) Le saumon quitte la mer pour frayer et mourir, mais en mourant le saumon mâle asperge les oeufs de son sperme -ainsi se crée une dualité amour / mort- cette façon de voir les choses esst confirmée par Gwion dans son poême « Preidul Annwn » quand il écrit : « là où l’étoile du soir et le noir de la nuit se rencontrent » Le rituel, à ce moment là, se rapproche du sacrement catholique. L’hostie a été levée vers le ciel et transsubstanciée, en d’autres mots l’esprit et la matière ont été réunis –du fait que l’esprit et la matière peuvent être considérés comme l’esprit féminin, et que la lance est phallique dans ce sens que le Dieu cornu représente le temps et la vie physique, le rituel devient alors celui de l’Union ou de l’Amour.
Le contenu du chaudron est maintenant devenu l’aquae vitae – l’eau de la vie. Autrefois, comme le dit Taliesin, cette eau recevait une plante hallucinogène, telle l’amanite tue-mouche, ou le peyotl. Toutefois je ne te le conseille pas, car les effets secondaires sont très gênants et il faut utiliser ces plantes avec précaution. En tout cas le breuvage sacré peut à présent être donné de la même manière que le vin du sacrement. Mais, qu’est ce que cela a à voir avec la maternité ? La Déesse nous nourrit comme le fait une mère, vue sous cet aspect elle est la Nature Généreuse, notre Mère la Terre, qui nourrit ses enfants, de la même façon qu’une mère nourrit l’enfant. Les prêtres d’Isis transportaient un plat qui avait la forme d’une poitrine de femme, et des tétons coulait continuellement de l’eau et du lait, avec peut être un peu de vin. Donc la congrégation est nourrie avec l’eau de vie, qui, comme tu l’auras compris, est l’inspiration, ou l’esprit amené sur terre. Ceci est exactement identique dans son concept à la communion chez les Chrétiens.
Nous arrivons maintenant à la ligne très étrange « je suis un leurre » Le leurre était en général une reproduction d’oiseau ou d’animal, utilisée pour attirer une proie dans un piège. Pourquoi l’amour est-il un leurre ? Parce qu’il génère l’inspiration – et de l’inspiration vient la soif de savoir. Les assauts de l’amour physique sont aussi les assauts des deux forces destruction/création qui sont en l’homme. Il peut être tellement fasciné par quelque chose qu’il en oubliera tout le reste. L’emphase de l’acte d’amour produit de la poésie, et dans la poésie est la connaissance. C’est pourquoi, comme nous autres anglais le disons « une sardine pour attraper un maquereau » , autrement dit quelque chose de petit pour attraper quelque chose de plus gros. La raison pour laquelle en Angleterre la déesse de l’amour était représentée portant un filet est qu’elle piège les âmes des hommes à travers une dévotion que peu de femmes peuvent causer. Dans son amour (et c’est difficile à avouer) il y a la mort, et elle déchire ses poètes/amants avant de finalement leur donner la sagesse. Graves va dans ce sens dans « la Déesse Blanche » et on y trouve une grande vérité. Prends garde à ses pièges au cours de ta vie. Elle te donnera la sagesse, mais tu chanteras avec amertume et douceur ensuite. Elle est le Destin, la Créatrice et la Destructrice. Tu comprendras pourquoi elle détruit, mais la destruction apportera sa propre peine. En tant que Déesse de l’Amour elle nous rabaisse tous à un moment donné, et la peine que nous en ressentons est peut être son plus grand présent aux poètes de la Lune.
« je suis une colline » fait référence à la sagesse, car dans une vision tu apercevras le Château aux Sept Portes ou Vents, sur une belle colline, se tournant par quatre fois face aux éléments. La colline est la vie –l’ascension difficile avec ses triomphes et ses désastres, jusqu’à l’illumination de la Sagesse. C’est en face de la Tour Sombre que Roland est tombé, c’est le Château douloureux de la légende du Graal, le Caer Ochran du Predi Annwm. Le séjour de la Haute Déesse, la première des Sept Sagesses, la destructrice et la créatrice des hommes. Tu mourras plusieurs fois avant de renaître dans cette religion, et chaque petite mort est la résurrection d’un nouvel espoir et d’un nouvel esprit. Quoique Madame la Guiden ait en magasin –la règle est que tu y survivras- et dans ce seul fait tu trouveras la force spirituelle. Ne sois jamais comme je l’ai été pendant une courte période, arrogant dans la quête de pouvoir, car elle m’a vite remis en place, et je me suis trouvé blessé et momentanément sans espoir.
Ce château en haut d’une colline se retrouve dans beaucoup d’histoires du folklore. Tu en trouveras trace dans les caravanes des romanichels, en effet les murs intérieurs sont peints de roses (rouges et blanches) avec dessiné un chemin bordé de 19 arbres, et un château au bout de ce chemin, sur une haute colline. Les armoiries et les écus sont aussi de bons exemples, et pas loin d’ici se trouve une vieille hostellerie qui a pour emblème un château au dessus de trois sphères argentées. Dans la cabale les sphères deviennent la lune, connue en hébreux sous le nom de Yesod, ou la fondation. Les trois lunes représentent l’inspiration ou esprit sous ces aspects : La vie/la vierge – l’amour/la mère et la mort (ou sagesse)/la vieille. Donc la colline devient une représentation des trois sources principales d’inspiration et de la destinée de la vie physique –les problèmes auxquels nous devons faire face sont basés sur ces trois fondements -Graves écrit que c’est là le thème poétique- mais ils sont avant tous la structure de l’existence.
« Je suis une truie » ou « je suis un verrat ». Ceci se rapporte à Kerridwen, l’horrible porc qui dans les poèmes celtiques mange ses propres petits. Le cauchemar. La fertilité et la mort dans une seule et même créature, et nous arrivons à la fin du pentagramme. Le principe du Destin, donnant naissance à la vie, et pour des raisons qui lui sont propres, détruisant sa progéniture, un fait que n’importe quel éleveur de porcs pourra te confirmer.
Comme tu peux le constater, la poésie des anciens était surtout basée sur l’observation de la nature. A partir des petites choses de la nature ils déduisaient ce que devaient être les grands phénomènes spirituels – se disant, comme je le fais moi même, que rien n’est créé mais a un lien symbolique avec les principes spirituels. Je ne dis pas que la création physique a un dessein, mais que dans la création on utilise la plus grande force pour créer la plus petite. Et il y a un lien invisible entre toute chose et son équivalent spirituel. Comme tu le dis : les Dieux sont dans les Hommes et les Hommes sont dans les Dieux.
Tu trouveras aussi dans mes lettres un rituel qui est le rituel de base de la Foi, celui du Chaudron. Tu sais à présent comment approcher l’autel, comment créer un autel, comment créer le sacrement (pain et vin) et ce que tu peux en attendre. Tu as en ta possession le balai, plus tard nous parlerons de l’Epée et de la Pierre qui concerne le Feu. Te voilà ceint et capable d’administrer l’eau de vie à ta famille, si tu le désires. Rappelle toi toutefois que mâles et femelles travaillent ensemble, et là où l’intellect masculin (ou feu) brûle tout sur son passage, la femme (ou l’eau) abordera les problèmes avec douceur, jusqu’à ce que la solution soit trouvée. Repose toi plutôt sur ce que sentira une femme, plutôt que sur ce que tu croiras être exact. L’air et la terre sont entre nous.
Ne me remercie pas pour mon aide, car tu m’aides aussi. Décrire la Foi est comme enseigner, mais quand on enseigne il arrive que l’élève doive se retourner contre le maître, car la sagesse ne peut se trouver que librement, et le maître, tout comme l’élève, n’est pas complètement libre, dans la mesure où le maître est tenu par un certain nombre de règlements et de ce fait oublie l’inspiration. La sagesse ne supporte pas les dogmes, et quand l’élève atteint la sagesse il doit obligatoirement s’éloigner du maître, et interpréter ce que lui dicte son coeur. C’est pour cela que je t’explique ce que je sais, mais je ne t’enseigne pas, tu prends dans mes explications ce qui te convient, et tu utilises ces idées selon tes propres besoins.
L’objet sur la photo est une cruche à bec qui est utilisée pour l’eau de vie (…)