Chapitre 4
Foutues Pommes de Terre (première partie)
par
R. Deutsch version française Tof & Néphilim
Dorsi s’étant occupé de tout, les funérailles de Victor
furent presque aussi bizarres que celles de Dorsi quelques années plus tard.
Dorsi avait des amis adeptes de toutes sortes de religions et autour du cercueil
de Victor il y avait des catholiques, des juifs, des protestants, un bouddhiste,
la bande habituelle de spirites et des prêtres et prêtresses de toutes sortes de
cultes. Victor Morris, s’il regardait du plan astral, devait pousser un soupir
de soulagement d’avoir échappé à tout cela. Il avait été un homme d’action, un
bon joueur et un bon buveur et jusqu’à tout récemment il était très « terre à
terre ». Il méprisait toutes les formes de religion, en particulier celles pour
lesquelles Dorsi manifestait de l’intérêt. La cérémonie funèbre fut conduite par
un adepte de Subud, qui plus tard a juré sur le phallus sacré d’Osiris avoir vu
Horus, le Dieu Egyptien de la Lumière, attirer l’âme du corps de Victor par le
haut de son crâne pendant qu’il conduisait la cérémonie. C’était probablement
une bonne chose pour lui que le vieil homme n’était pas là en chair et en os
pour se plaindre.
Dorsi n’a pas revu Alex pendant quelques semaines. Quand elle l’a rencontré par
hasard chez Marks and Spencer, il lui a renouvelé ses condoléances mais pour
elle il ne s’agissait que de la volonté des dieux. Apparemment, elle lui avait
pardonné à sa prédiction car, devant un café, elle lui a demandé de l’aider.
Victor était mort et elle avait besoin chaque sou sur lequel elle pouvait mettre
la main. Il avait laissé des papiers liés à la guerre mais elle ne savait pas
où. Ces documents étaient essentiels si elle voulait que l’armée lui verse une
pension de veuve. Est-ce qu’Alex pourrait éventuellement l’aider ?
Oui, il pouvait. Dans le café, en utilisant la numérologie, il a déterminé que
les documents étaient dans une commode qui n'était pas dans la maison, mais pas
très loin. Cette sorte de clairvoyance était plus au goût de Dorsi. Elle avait
oublié le meuble dont Victor se servait comme armoire à outils et qui était
placée dans le hangar au fond du jardin. Elle l’a remercié vivement et s’en est
allée pendant qu’il se demandait si sa relation avec Dorsi Morris était de
celles qu’on laisse en plan dans un café.
Dorsi s’est précipité chez elle et a jeté son manteau par terre dans l’entrée.
Elle a crié quelque chose en passant à côté de sa fille aînée et s’est précipité
dans le jardin puis dans la cabane à outils. Les documents étaient là.
En sortant du hangar poussiéreux, hors d’haleine, mais triomphante, elle agitait
les documents devant Arline et lorsqu’elle a retrouvé son sang-froid elle lui a
raconté ce qui s’était passé au café. N’était-ce pas merveilleux ? Cet homme
n’était-il pas un génie ? Elle l'avait mal jugé.
Arline n’était pas impressionnée. A quinze ans, elle avait développé une
certaine pruderie religieuse. Même le fait que sa mère connaisse une sorcière
était aussi choquant, au propre comme au figuré, que l’enfer - elle ne
prononçait même jamais le mot « enfer ».
« Arline, nous devons l’inviter à prendre le thé. Il faut vraiment qu’il vienne
... »
« Cet homme ne viendra pas dans cette maison ! » Celui qui a déjà entendu
Maxine (elle prononce son prénom avec un léger accent du Lancashire, Max-ine)
une fois adulte, parler avec colère, peut imaginer la scène. « Si tu oses le
faire venir ici, j’irais tout droit chez le prêtre pour lui dire quel genre de
personne tu autorises ta fille à fréquenter. »
« Je sais bien, ma chère » a dit Dorsi redevenant elle-même « que tu n’approuves
pas mes amis. Mais c’est ma maison et j’ai déjà invité Alex à prendre le thé
dimanche. Tu apprécieras peut être d’apprendre qu’il y a plus de pratiquant de
la Magie Noire chez les prêtres que partout ailleurs ! Le neveu d’un pape était
très réputé chez certains magiciens noirs et il pratique maintenant dans une
université de ce pays. (Cette anecdote est exacte, on se demande comment Dorsi
pouvait le savoir). Alex va venir prendre le thé dimanche et c’est tout. »
La discussion était close. Arline fut contrainte d’accepter le fait que sa mère
allait laisser venir les forces des ténèbres dans leur maison, pire, en fait
elle les avait invitées. La joueuse de cartes élevée dans un couvent avait
appris à s’opposer au diable incarné - elle n’allait pas s’approcher d’un
fauteuil où il était assis. Pourtant, elle était intriguée. La grande
adolescente osseuse bouillait à l’idée d’être confrontée à Alex Sanders, une
Sorcière Noire. Elle devra se mesurer à lui. Elle se placera face à lui et
murmurera le nom de Jésus et il s’enfuira hors de la maison. La femme qui, plus
tard, prendra délibérément une dose importante de poison de Sorcière pour
prouver qu’elle pouvait le faire et survivre était déjà embryonnaire dans la
jeune chrétienne qui a toujours apprécié un léger danger, elle sera vertueuse
même si elle devait en crever.
Elle a fait des cauchemars horribles pendant le reste de la semaine, elle rêvait
d’orgies dans des cimetières, de sacrifices, de se promener avec un manche à
balai entre les jambes. Mais une fois réveillée Maxine n’était plus que pureté,
affligée et attristée parce que sa mère allait trahir Jésus-Christ, c’est-à-dire
le Père O'Callaghan, de façon choquante. Sa mère, s’est elle dit, n’aurait
jamais osé faire cela à l’époque où son père était encore vivant.
Dimanche est arrivé et il était l’heure de prendre le thé. Arline avait assisté
à la messe, elle avait reçu la communion et elle avait demandé la bénédiction
sur sa maison. Maintenant elle allait et venait sur le tapis du salon. Dorsi
était en haut en train de se poudrer le nez.
A Manchester la maison était une grande demeure victorienne. C’était une de ces
bâtisses qui vous faisait penser au travail d’un copain saoul qui aurait posé
des briques et en aurait fait une sorte de maison bancale tenant vaguement
debout. Le jardin derrière la maison était très grand et laissé à l’abandon
alors que le jardin de devant la maison était petit mais propre, bien entretenu
avec une allée bordée de rosiers. Quand Maxine a regardé par la fenêtre, elle a
vu un homme ouvrir la grille.
(à suivre)