Chapitre 4
Foutues Pommes de Terre (seconde partie)
par
R. Deutsch version française Tof & Néphilim
Il n’était pas du tout comme elle l’imaginait. A son grand
soulagement et à sa grande déception, il n’avait rien de Méphistophélès. Il
avait l’air tout à fait ordinaire. Bien plus petit que la moyenne, il perdait
ses cheveux et était vêtu d’un minable imperméable bleu. Il a sonné.
« Mère, ton invité est arrivé. »
Dorsi d’en haut, n’a rien répondu, sa surdité feinte devait être interprétée par
« Tu lui ouvres ». Il a resonné et Maxine s’est enfin dirigée vers la porte.
Elle s’est retrouvée face à un homme mince et inoffensif qui lui avait donné
cauchemars pendant une semaine. Il a souri timidement, elle laissait voir son
embarras. Comme toujours Alex a rapidement appréhendé la situation et l’a
tournée à son avantage.
« Bonjour, c’est gentil de m’avoir invité. »
« Je ne vous ai pas invité – euh, bonjour. »
« Je vous ai déjà vu toute nue, vous savez. » Il a fait une pause, juste assez
longue. « Sur une carpette en fourrure. Bien sûr, vous aviez dix mois. »
Arline a rougi, comme les filles le faisaient encore en 1961. Elle a émit un
léger « Oh ».
« Vos cheveux ont changé. »
Après le décès de Victor - il ne l’aurait jamais autorisé – les cheveux d’Arline
étaient passés du roux au blond platine, comme ceux de Dorsi.
Dorsi est descendue et a salué Alex, lui présentant Arline Maxine Morris comme «
la seule vierge de quinze ans à Manchester ». Arline s’est dit : « aujourd’hui
c’est vraiment mon jour ».
A sa grande surprise l’après-midi s’est écoulée paisiblement, agréablement même.
Alex et Dorsi ont discuté de vieux amis pendant qu’Arline, plus que soulagée
malgré ses projets d’exorciser Alex, écoutait vaguement leur conversation, se
contentant de répondre aux questions qui lui étaient directement destinées. Cet
homme, pensait-elle, peut dire qu’il est une sorcière. Je peux aussi dire que je
suis une mégère mais ce n’est pas forcement vrai. Il est bien élevé et il ne
fait pas de Sorcellerie abominable ici. A peine avait-elle décidé que, même si
elle n’appréciait pas l’homme, elle ne pouvait rien lui reprocher de précis,
Dorsi a dit comme si c’était tout à fait normal :
« Alex, je veux que vous jetiez un sort pour moi. »
La demande a pris Alex et Arline complètement de court, il lui a lancé un regard
interrogateur pour voir si elle approuvait. Elle savait que toute objection de
sa part ne ferait que conduire à une dispute, et – c’est comme ça que ça ce
passait chez eux – c’est elle qui risquait probablement d’avoir le dessous. Elle
s’est contentée de hausser les épaules. Dorsi observait l’échange en silence.
« Bien, alors c’est réglé. » Puis se tournant vers Alex, elle a dit : « J’avais
désespérément besoin d’argent. Avec le décès de Victor notre avenir est des plus
incertains. »
L’expression « notre avenir est des plus incertains » amusa Arline. Lorsque son
père était encore là, s’est elle dit, ils étaient tout sauf certain de leur
avenir, mais elle a gardé le silence.
Dorsi a continué. « Il est parti en laissant quelques factures, et je n’ai aucun
moyen de les payer immédiatement. Mais si j’avais, oh ... trois mille cinq cent
livres, cela nous dépannerait bien. » Elle dit trois mille cinq cent livres
comme si elle demandait cinquante centimes pour un coup de téléphone.
Alex a réfléchi une minute et a dit : « Il va falloir qu’une vierge me procure
une très grosse pomme de terre ». Il a à nouveau eu ce regard malicieux. Il a
regardé Arline et a souri. La seule vierge dans la pièce s’est levée et est
sorti avec indignation. Elle est revenue avec une pomme de terre qu’elle a
posée, sans regarder Alex, sur la table à côté de lui.
Alex a dit à Dorsi d’écrire le montant dont elle avait besoin sur une feuille de
papier blanche, pendant que lui taillait une fente dans la pomme de terre, en
chantant doucement, presque comme pour lui-même, une incantation.
Dorsi a noté la somme, quand elle eut fini Alex lui a remis la pomme de terre et
lui a dit de plier la feuille de papier et de l’insérer dans la fente. Elle l’a
fait avec une grande solennité. Pendant ce temps toutes la terreur d’Arline
vis-à-vis de la sorcellerie avait disparu et qu’elle se retenait de rire avec
difficulté.
Alex a expliqué à Dorsi que cette nuit-là elle devait enterrer la pomme de terre
dans un trou profond de soixante centimètres et attendre les résultats du
sortilège. Le reste de l’après-midi s’est déroulé sans incident, personne n’a
plus parlé du sortilège, Dorsi considérait sa demande comme un fait accompli.
Vers le soir, Alex a remercié Dorsi et Arline chaleureusement et en sortant, il
fait un petit clin d’œil.
Dorsi attendait l’obscurité avec impatience. Vers neuf heures, elle et Arline,
réticente mais amusée, ont commencé à rôder dans le jardin armées de
lampes-tempête, de pelles, d’une pioche et d’une petite truelle à main. Le
jardin arrière était une grande prairie en pente d’environ cents mètres de long.
Avec leurs outils, Dorsi et Arline sont parties à la recherche de l’endroit où
la pomme de terre enchantée allait être enterrée, définitivement,
pensaient-elles.
Elles ont atteint ce qu’elles considéraient être le milieu du jardin et elles se
sont misent à creuser le trou. Les soixante centimètres préconisés par Alex en
étaient devenus plus de 3M50. Plus elles creusaient profond, pensait Dorsi,
moins un animal risquait de retrouver la pomme de terre. Non content d’avoir
multiplié la taille du trou par six, elle a donné un coup de pelle à la
malheureuse pomme de terre la transformant en purée méconnaissable. Le trou a
été soigneusement rebouché et la terre tassée avec la truelle à main. Puis
l’endroit a été camouflé avec des mauvaises herbes. Epuisées, et ressemblant à
des cantonnières, les deux femmes ont repris le chemin de la maison. Plus
personne n’a parlé de la pomme de terre ou du travail de la soirée pendant
quelques jours.
Lorsque la sonnette a retenti un matin quelques jours après l’enterrement de la
pomme de terre, Dorsi pensait que c’était l’Ange de Lumière, avec son argent.
« Bonjour, Madame. Je suis venu vous parler de votre sécurité financière. »
« Bien » a dit Dorsi, « je vous attendais. »
L’homme avait l’air perplexe, mais il a continué son argumentaire de vente
(à suivre)