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Chapitre XIII – Les Jarretières
Rouges
par Gerald Gardner
version française
Tof
&
Xavier
Il y a eu, peu après, un appel pour le repas, un repas bien triste. Les
ouvriers agricoles se sont regroupés dans la pièce, tout le monde s’est mis à
table en silence. Chinnery s’est assis précautionneusement, avec une grimace
douloureuse qu’il a rapidement effacée. Hildegarde s’est assise en tête de
table avec Morven (désormais vêtue sobrement d’une robe verte) à sa gauche,
Jan à sa droite et Olaf à côté de son frère. Les bonnes ont servi tout le
monde avant de prendre place à table. La nourriture était bonne, saine,
abondante et bien cuisinée, il ne manquait qu’une bonne ambiance. Comme tous
les tyrans, Hildegarde était profondément irritée par les effets de sa propre
tyrannie. « Pourquoi fallait-il que ses gens soient toujours aussi maussades
et silencieux ? » elle bouillait, ce qui ne faisait qu’accroitre sa colère.
Elle s’en voulait d’avoir capitulé, empêchée par elle ne savait pas quelle
manœuvre, de noyer ses fils sous le flot de ses reproches pour s’en être allé
sans son autorisation, puis (insulte couronnant le tout) une manigance a fait
qu’elle accepte d’inviter cette rousse au teint pale dans sa maison. De temps
à autre elle regardait Morven avec aigreur, se disant pleine de venin qu’elle
était assise là comme une princesse, à manger du bout de ses doigts délicats
en faisant des manières. Quant aux frères Bonder, des chats sur un toit
brûlant étaient infiniment plus à l’aise qu’eux. Ils mangeaient impassibles,
avec avidité, l’esprit vide, conscients que la colère de leur mère risquait
d’éclater.
Quand le silence devint si lourd que même Hildegarde a senti qu’il s’agissait
d’un reproche au sujet de son manque d’hospitalité, elle s’est tournée vers
Morven et a dit de façon aussi courtoise qu’elle le pu : « Tu dis que tu
cherches les tiens, ma fille.
- Oui c’est ça, maîtresse.
- Comment s’appellent-t-ils? Je ne connais personne qui pourrait être proche
de toi.
- Robin Artison, on l’appelle aussi parfois Robin Hood. Janicot, qu’on appelle
aussi souvent Petit-Jean, Simon, qu’on qualifie aussi de Seigneur des Bois. Il
y a aussi Kerewiden. » a dit clairement Morven en regardant Wat. Elle l’a vu
donner des coups de coudes à ses compagnons, de chaque côté, et ils se sont
tournés les uns vers les autres et ont commencé à parler à voix basse.
« Eh bien, je n’en connais aucun, il va te falloir chercher plus au loin. Je
me demande comment Thur a pu t’envoyer ainsi vers l’inconnu, il doit chercher
à se débarrasser de la responsabilité de ta tutelle. »
Jan a regardé avec colère mais n’a pas ouvert la bouche.
« C’est moi qui avait envie de les retrouver, » a répondu sagement Morven.
Elle regarda les hommes qui eux la regardaient avec un espoir pathétique. Elle
devait leur parler, et rapidement, mais comment faire ? Elle savait que si
elle pouvait s’éloigner de la famille Bonder, les hommes trouveraient un moyen
de l’approcher, mais comment faire ?
« Les noms sont étranges. Qui était votre mère ?
- Une femme bonne que mon père aimait beaucoup. Elle est morte quand j’étais
une petite enfant.
- Oui, ce sont toujours les meilleurs qui partent les premiers, j’ai toujours
dit à Jan et Olaf qu’ils feront de vieux os.
Cela a fait rire Olaf : « Et je t’ai toujours dit que je te croyais et que ça
risque bien de se passer comme ça. »
Il y a eu un long silence. Hildegarde ruminait, comment Jan avait-il pu faire
venir cette fille à la maison. Ce grand dadais croit sans doute être amoureux
d’elle et il espère passer quelques moments avec elles sans être dérangé, ce
qu’il ne pouvait pas faire dans la maison de l’oncle de Morven. Après il aura
envie de l’épouser et de la faire vivre ici et en faire la maîtresse de
maison. Ensuite Morven essayera de prendre le pas sur elle et elle risque même
de la chasser de la ferme. Hildegarde se plaignait toujours amèrement de tout
le travail qu’elle avait à faire parce que ses fils étaient partis s’amuser,
mais rien que de penser à une belle fille, même si cela signifiait qu’elle
serait déchargée de certaines tâches pénibles, l’irritait au plus haut point.
Elle veillera à ce que Jan n’ai aucune chance de se retrouver seul à seul avec
Morven.
Elle fut interrompue dans ces ruminations par Morven : « Maîtresse, je n’en
peux plus du cheval, je vous en prie, laissez-moi retourner vos plates bandes,
ça me fera du bien au dos. » En disant cela elle a regardé les trois hommes.
« Jan pourrait peut être me trouver une bèche et me montrer où retourner la
terre ? »
Jan a fort honnêtement exprimé ses protestations : «Non, Morven, tu ne vas pas
faire ça, tu es notre invitée et tu es fatiguée. Est-ce que tu crois vraiment
que notre mère acceptera ça ?
- Oui, » a dit Morven impassible, « et toi aussi lorsque tu sauras que c’est
nécessaires.
- Comment ça nécessaire ? » a demandé Hildegarde.
- Je dois aider lorsque mon aide est nécessaire, mais je ne peux pas aider
sans outil, Jan »
Son utilisation du mot « aide » a fait tilt dans son esprit, il s’est souvenu
de sa discussion avec Olaf, il n’a plus fait aucune objection. « Je vais te
trouver une bèche et tu pourras creuse r où bon te semble si tu as vraiment
besoin de creuser.
« Tu vas rester avec moi, Jan, » a commandé sa mère qui voyait là une ruse
pour permettre aux deux tourtereaux de s’éloigner et d’être ensemble. « J’ai
besoin de toi. Olaf ira. »
Olaf n’était que trop heureux de suivre Morven à l’extérieur. « Que fait-on
Morven ? » a-t-il murmuré.
« Je ne peux pas encore te le dire, mais trouve-moi un endroit où l’on ne
pourra pas me voir de la maison, puis il te faudra embobiner ta mère avec des
mots doux ... et l’éloigner.
Olaf fronça les sourcils : « Elle sera bien trop occupée à garder Jan loin de
toi pour t’espionner. »
Elle s’est mise à rire tristement : « Elle ne sait donc pas qu’elle n’a rien à
craindre de ce côté-là ?
- J’ai l’impression que cela te peine beaucoup, Morven » s’aventura Olaf.
« Moi et la peine avons été proches pendant de nombreuses années. Je serais
perdue sans les miens. »
Il n’a plus rien dit mais il l’a conduit vers un bout de terre qu’il avait
commencé à retourner et lui a tendu une pelle en bois renforcée de fer. « Ici
tu pourras travailler en paix, sans être vue. Dois-je travailler avec toi,
Morven ?
- Est-ce que c’était sage ? » a-t-elle demandé, en souriant tristement.
- Oh que non, » a-t-il répondu en soupirant. « Morven, conseille-moi, j’en ai
vraiment besoin. Ma mère est ma mère. Ça je ne pourrai jamais l’oublier. Quand
je suis loin d’elle, je pense souvent à elle avec tendresse et tout mon amour,
mais quand je suis près d’elle cet amour s’en va et je n’ai plus envie que de
me rebeller contre elle. Combien de temps un homme doit-il souffrir de
l’esclavage ?"
« Plus un instant s’il peut s’en libérer. Sois courageux, Olaf, dis ce que tu
penses avec fermeté, sois aimable et raisonnable, mais inébranlable. Aucun
homme ou aucune femme n’a le droit de dominer ses semblables sauf si ceux-ci
l’acceptent de bonne grâce.
- Tes paroles sont sages et justes, je pense comme toi, mais j’hésite
pourtant.
- C’est naturel. Va-t-en maintenant, avant d’attirer sur moi les foudres de ta
mère. »
Il s’éloigna, Morven a attaché ses jupes et s’est mise a travaillé avec
ardeur. Ca faisait plusieurs semaines qu’elle n’avait plus travaillé la terre
et l’odeur de la terre fraichement remuée était agréable à ses narines.
Creuser était un travail qu’elle aimait et elle savait ajuster son corps à son
rythme. Elle avait terminé la seconde rangée lorsqu’elle a vu trois hommes ;
ils marchaient dans les champs et se dirigeaient vers des cabanes en se
retournant régulièrement pour la regarder. Elle les a vu disparaître ce qui
l’a troublée. Est-ce que ses jarretières rouges n’ont pas d’autre effet que de
provoquer quelques regards et murmures inutiles ? Est-ce que les hommes
avaient trop peur de Maîtresse Hildegarde pour s’aventurer près d’elle ? La
quatrième rangée était presque achevée quand elle a soudainement remarqué que
Wat, Samkin, Chinnery et trois autres hommes, chacune armé d’une bêche se
tenaient debout derrière elle, la regardant avec une attention considérable.
« Que cherchez-vous ? » a-t-elle demandé. « Qui êtes-vous ? » a dit Morven aux
trois autres.
« Simon Pipeadder et ses fils, Pierre et George, maîtresse, » a dit Samkin.
« Est-ce vrai, maîtresse ? » a demandé Simon anxieusement.
« Est-ce que quoi est vrai ? » a-t-elle demandé prudemment.
Il hésita et murmura: « Ma Truda, sur flanc de la colline là-bas ...
- Oui elle est venue en courant pour nous raconter qu’une personne portant le
signe du messager chevauchait avec les jeunes maîtres.
- Quel signe ? On m’a enseigné la prudence et mon enseignant était sévère.
- Il parle des jarretières rouges, maîtresse, » a dit Wat avec impatience.
« Est-ce que c’est vrai ? Etes-vous le messager ? Est-ce que les beaux jours
reviennent à nouveau ? » a demandé Samkin.
« Nous sommes rentré de la ville plus vite que jamais, et lorsque nous avons
vu Maitre Jan et Maître Olaf avec toi et que nous avons songé à la distance
qu’il vous restait encore à parcourir avant d’arriver ici, nous avons pensé
que vous étiez des fantômes. »
Elle a soulevé ses jupes et montré les jarretières rouges puis a laissé
retomber ses jupes. En voyant les jarretières les hommes tombèrent à genoux,
en chantant dans une sorte de chœur : ‘Ô jour béni Demoiselle, quand
allons-nous nous retrouver ?’
« Pas si vite, » a-t-elle dit, « on ne doit pas nous voir parler ensemble et
trainer ici. Dispersez-vous et retournez au travail.
- Hors de question de retourner au travail, » a protesté Chinnery.
« Pas étonnant que vous preniez des coups, » a dit Morven.
« Paix, imbécile, fais ce que dit la Demoiselle ou il va t’en cuire » s’écria
Wat.
Ils se sont remis au travail comme Morven le leur avait dit pendant qu’elle
leur faisait face et leur disait : « Je cherche de l’aide. Le bon vieux temps
ne reviendra peut être pas tout de suite, mais votre aide peut le faire
revenir. Ecoutez-moi maintenant attentivement. J’ai besoin d’hommes, d’hommes
armés d’arcs, de bâtons et d’épées, si vous en avez. Des hommes qui viendront
quand je les appellerai, qui iront là où je leur dirais et qui garderont le
silence.
- Est-ce que c’est pour se battre contre sa majesté le roi ? » a demandé
Simon.
« Non, » les a rassuré Morven. « C’est pour se battre pour la justice contre
un homme que tous haïssent et qui depuis des années a fait le malheur du pays,
c’est un outrage contre les hommes et contre Dieu ... les anciens Dieux que je
veux dire !
- Un combat sera toujours une bonne chose s’il est court et bien ciblé, si
nous gagnons et pouvons avoir un bon butin. Ça peut aussi être long et mener à
la défaite et à la retraite avec le froid de l’hiver qui ronge le courage des
hommes. Je le sais, j’ai combattu pour le bon Roi Richard, » a dit Wat.
« Il n’y aura rien de tel » a assuré Morven. « La victoire doit être nôtre dès
le premier assaut et nous aurons un bon butin ou alors nous accepterons notre
échec. Nous devons bien préparer notre plan avant d’attaquer.
- Je n’aime pas l’échec, » a dit Simon. « J’apprécierais encore moins tes
échecs.
- Allons, allons, ne soit pas querelleur et chicaneur, » lui a dit son
fils. « Nous sommes venus pour écouter la Demoiselle et pas pour t’écouter
toi.
- On perd du temps, » a dit Morven. « Combien de fidèles pouvez-vous
rassembler ?
- Environ cent vingt, hommes et femmes, jeunes et vieux, » lui a dit Wat.
« Il y en a d’autres dispersés au loin dans la forêt, ils viendront et nous
seront nombreux, » a rajouté Chinnery.
« Tu ne veux pas venir parler aux tiens, Demoiselle ? » a suggéré Simon.
« Nombreux sont ceux qui n’aiment pas les nouvelles manières et ils sont mis
lourdement à contribution pour payer les impôts et les dîmes demandées par
l’Eglise.
- Je vais le faire, mais quand ?
- Ce soir au Saut du Cerf il y aura une réunion. C’est la pleine lune. La voie
est libre.
- Ce n’est qu’une réunion. Nous n’avons pas de prêtre ni de coven, cela fait
plus de dix ans que nous n’avons plus eu de sabbat, mais nous nous retrouvons,
nous faisons la fête et nous parlons du bon vieux temps, » grommela Simon.
« J’étais au dernier sabbat, » a ricané Chinnery « seigneur, la maîtresse l’a
su, elle aime beaucoup les prêtres et sa main est aussi lourde que celle du
seigneur abbé.
« Tu devais bien le savoir, » a dit Samkin en riant.
« Oui, on le savait tous, » a dit Simon en faisant une pause pour cracher dans
ses mains. « Que la peste emporte cette femme, un homme peut travailler jour
et nuit et ce n’est pas encore suffisant pour elle, pourtant elle n’a pas
toujours été comme ça : le père a dit que c’était une fille avenante
lorsqu’elle a épousé le maître.
- C’est aussi ce que disent les anciens, » a confirmé Chinnery mais elle a
toujours eu un sacré caractère.
- Mais pourtant, vous restez ici alors que vous pourriez fuir » a dit Morven
« La forêt est proche.
- Mais nous sommes les hommes de Jan Bonder, tous autant que nous sommes, nous
restons avec lui tout comme nos pères sont restés avec le sien.
- Oui, » se souvint Simon, « nous le regrettons, le bon Sir Hugh, il était
aussi bon que son père avant lui. »
Morven était surprise par tout ce qu’elle apprenait, mais sagement elle
cachait sa surprise. De toute évidence ces hommes lui attribuaient des
pouvoirs surnaturels, ils pensaient qu’elle savait tout et elle ne devait pas
les détromper. Elle souhaitait en apprendre autant qu’elle pourrait de cette
source inattendue et elle les encourageait par son silence attentif.
« Mon père racontait des histoires à son sujet lors des soirées d’hiver, » a
dit l’un, « On se demande bien pourquoi il est reparti à nouveau à la guerre
alors qu’il était de retour ici.
- Je me souviens bien, » a dit le vieux Simon, « Maître Olaf n’était encore
qu’un bébé qui titubait en marchant et son père est venu me voir avec Olaf à
cheval sur ses épaules là-bas derrière la grange. Il y avait eu vraiment
beaucoup à faire ce matin là... le matin est toujours un mauvais moment pour
notre maîtresse ... elle a du mal à se lever.
- Oui c’est bien vrai, » est intervenu Chinnery. Ils adoraient les ragots et
ils parlaient beaucoup.
- Que s’est-il passé, Simon? Je n’ai jamais vraiment su.
- Bin il y a eu des mots entre eux, et la maîtresse a pris son bâton et l’a
battu devant nous tous.
- Je peux te jurer une chose » a-t-il dit « je tordrais le cou de ma femme si
elle me menaçait avec un bâton.
- Et lui qu’est-ce qu’il a fait ?
- Il lui a pris son bâton et s’en est allé.
- et elle lui criait après, plus fort que jamais, » a précisé Chinnery.
« Il nous a tous fait jurer de toujours rester avec l’enfant, » a dit Simon.
« que moi et les miens l’aidions à récupérer son dû lorsque le jour sera
venu.. »
- Lorsque nous avons tous juré par les anciens Dieux, le maître n’était pas
lui-même de la fraternité mais il savait tout sur elle, donc, quand nous avons
tous juré il a emmené l’enfant à la maison et s’en est allé. Nous ne l’avons
plus jamais revu.
- Est-ce que Jan Bonder sait cela ? Est-ce qu’il sait que vous êtes les hommes
de son père ?
- Le maître nous a fait jurer de ne pas en dire un mot, nous avons donc gardé
le secret du maître, mais je pense que Jan doit savoir quelque chose et maître
Thur lui a peut être dit quelque chose.
- Est-ce que Maîtresse Hildegarde le sait ?
- Ne lui en dit pas un mot, le maître a toujours eu peur qu’elle hurle de
colère et que ça arrive aux oreilles de Fitz-Urse. Si ça arrive les deux
jeunes maîtres risqueraient vraiment de mourir.
- Oui, » a dit Cant, « pauvre maîtresse, elle a eu une vie difficile et elle
porte le deuil de son mari, elle sait que c’est elle qui l’a envoyé à la mort
mais pas qu’il ne pensait pas revenir... elle est suffisamment à plaindre.
- Et qu’en est-il maintenant, Simon ?
- Nous attendions un signe, Demoiselle.
- Quel signe ?
Il se gratta la tête. « Un mot de Maître Jan.
- Donc, quand nous avons vu la porteuse des jarretelles rouges avec Jan nous
avons pensé qu’il s’agissait là du signe, » a dit Wat.
« Oui » a convenu Simon, « et quand notre Truda est accourue avec la même
histoire que celle que j’avais raconté ici à Pierre : « Notre heure est
arrivée, c’est le signe.
- Et tu avais raison, » a dit Morven avec autorité.
- Sois bénie, Demoiselle. Le bon vieux temps revient.
- Pas tant que mon seigneur l’abbé sera là », l’a averti Peter.
« Qui peut le dire ? Avant que les normands s’emparent du pays, de nombreux
moines et frères venaient à nos réunions. On dit que l’avant dernier abbé
conduisait lui-même la danse et qu’il portait un masque de cerf. Mais
maintenant tout cela a changé, tout a changé, » se lamenta le vieil homme.
« J’étais encore un jeune marié quand les prêtres sont arrivés avec des hommes
en armes et des arbalétriers et ils ont dispersé nos réunions. Nombreux furent
ceux qui ont été arrêtés et menés à la prison de l’abbaye et n’en sont jamais
revenus. Ceux qui ont échappé au bûcher ont pourri au cachot et sont morts.
- C’est ce que nous racontait mon père lors des soirées d’hiver, » a dit Cant.
« C’est une histoire bien triste et ceux qui s’en sont tirés ont fuit. Les
prêtres ont tous dit que c’est mal et païen que d’essayer de faire que les
récoltes soient meilleures, et pareil pour les bêtes et les femmes qu’on veut
rendre plus fortes et plus fécondes.
- Pourquoi est-ce que c’est mal ? » a demandé Chinnery.
« On l’a toujours fait depuis que Notre Père à tous nous l’a enseigné, il a
plusieurs milliers d’années. » a protesté obstinément Stammers.
« Tu penses que le Dieu Cornu va revenir parmi son peuple et chasser tous ces
prêtres ? » a demandé Peter avec nostalgie. « Va-t-il revenir, Demoiselle,
va-t-il revenir ?
« Comme tous les Dieux, il n’aide que ceux qui s’aident eux-mêmes. Je me bats
pour ça, mais l’église de ces chrétiens est forte et hautaine et elle ne
tolère aucune rivale Elle commande aux châteaux et aux soldats, aux empereurs,
aux rois, et les tribunaux lui sont soumis. Elle a tous les savoirs et
connaissances à sa portée et elle refuse ce savoir à ceux qui ne sont pas
hommes d’église. » Morven a fait une pause pour écouter les plaintes sourdes
de ses auditeurs. « Autrefois tous savaient où le sabbat devait avoir lieu, et
qui y assistait, alors quand quelques-uns ont été arrêtés et torturés, il a
été facile de découvrir tous ceux qui venaient aux réunions, leurs leaders et
leurs prêtres, et souvent même ceux qui représentait le Dieu lui-même.
- Oui, je sais cela, » s’est lamenté Simon.
« Il a été alors facile de les arrêter, l’Église commandait à tous les
soldats. Si nous voulons retrouver l’ancienne religion nous devons d’abord
nous emparer de quelques châteaux et que les nôtres les peuplent. Il faudrait
que ça reste secret. Nous devons passer pour des chrétiens et seuls les
célébrants doivent savoir qui sont les leaders des covens et surtout, qui est
notre Dieu. Tous doivent garder les faveurs de l’Église, tricher avec les
tricheurs, faire semblant d’être de bons chrétiens et que personne ne
soupçonne ce que nous sommes vraiment.
- Oui, ce que tu dis respire la sagesse, Demoiselle, » a dit Cant avec
admiration.
- Mais je ne veux pas avoir affaire à l’Église, » a dit Peter, contrarié. Bien
que silencieux, il était l’un des plus fanatiques parmi eux.
« C’est pourtant nécessaire, » lui a-t-elle dit. « Je n’aime pas non plus
l’Église, mais ce n’est que comme ça que nous pourrons survivre. Le retour de
l’Ancienne Religion ne pourra se faire que si nous sommes prudents, patients
et que nous avançons doucement. Nous sommes comme des gens qui voyagent dans
l’obscurité, il nous faut faire attention à chaque pas que nous faisons, sinon
nous risquons de tomber dans un abîme. Est-ce que vous allez m’aider ?
- Oui ! » ont-ils répondu en chœur. « Viens nous retrouver ce soir au Saut du
Cerf, tu pourras demander à nos frères, nous leurs dirons que tu va venir.
Maître Jan et Olaf te conduiront. Le voilà qui vient. » En arrivant Olaf a
dit :
« Ma mère arrive avec Jan, allez-vous en. »
Ils ont salué maladroitement et s’en sont allés avec leurs pelles,
disparaissant derrière une haie. Morven a mis sa pelle sur son épaule et est
allée à la rencontre de Jan et Hildegarde.
Jan avait passé un mauvais quart d’heure sous le feu incessant des questions
de sa mère. Il était d’autant plus gênant de lui répondre qu’il n’y avait rien
entre Morven et lui : sur le coup, elle le traitait tout le temps de menteur.
Il voulait empêcher Morven de continuer son bêchage. Son sens de l’hospitalité
était révolté à l’idée qu’une de ses invitées s’affaire ainsi. Il hâta le pas
pour distancer sa mère mais elle a posé une main ferme sur son épaule et l’a
gardé avec elle.
Elle n’était donc pas de bonne humeur quand elle a vu que Morven avait cessé
de bêcher. « Où vas-tu, maîtresse? Il ne fait pas encore nuit, mais tu quittes
déjà ton travail. Nous ne faisons pas comme en ville ici, retourne à ton
travail
- Le travail est fait maîtresse, la terre est retournée.
- Retournée ! » a crié Hildegarde « Non Jan tais-toi, je vais dire ce que je
pense. » Hildegarde a saisi ses jupes à deux mains et a sauté par dessus les
obstacles avec agilité et courut voir, sondant le sol avec son bâton, elle en
a testé la profondeur.
« O Morven. Je suis terriblement humilié, » s’est écrié Jan piteusement.
« Et moi je suis ragaillardie. Dis-moi, Jan, est-ce que tu connais un endroit
appelé le Saut du Cerf ? Nous devons y aller cette nuit. »
Elle ne pouvait pas en dire plus devant Hildegarde qui s’approchait, ses
longues tresses au vent avec un grand sourire sur le visage. « Tu es une bonne
travailleuse ma chère enfant, » s’est elle écriée. « Tu nous as bien aidé
aujourd’hui. Six de mes ouvriers n’en n’auraient pas fait plus, tant ils sont
paresseux. » Et elle rayonnait en regardant Jan en se disant : ‘Il a bon goût
après tout, même s’il n’a pas cessé de me mentir.’ « Olaf, prends sa pelle et
toi viens dans la maison te réchauffer près du feu. Morven la nuit tombe et le
froid arrive. Tout ce que tu as fait a dû te fatiguer. Tu peux rester avec
nous toute la saison si ton oncle est d’accord. »
Ils sont entrés dans la maison, Jan et Olaf étaient rassurés, leur mère
n’avait pas tiqué devant cette prouesse.
« Viens, assied-toi et repose-toi, Morven, » l’a encouragé Hildegarde en lui
présentant une chaise. « Comme je l’ai toujours dit, ‘un nouveau travail fait
du bien’ et je vois que tu as des mains de couturière.
Et à ce moment Morven a réalisée qu’une pile de vêtements à ravauder
l’attendait, mais elle aimait bien coudre.
« Moi, j’aime bien filer lorsque j’ai le temps,» a dit la dame, en faisant
faire au fuseau qu’elle venait de décrocher de sa ceinture ses premières
rotations de la journée. « J’ai toujours préféré filer que coudre. » Ce qui
fut confirmé par le tas de vêtements qu’elle avait confié à son invitée. Les
servantes sont entrées en silence et se sont assises en prenant un vêtement de
la pile. Leur maîtresse parlait beaucoup en répétant les scandales qu’elle
avait entendus comme ces histoires de curés qui avaient des épouses (elle les
traitait de concubines) et elle fut bien déçues que Morven ne connaisse pas un
seul potin de la ville. Elle ne voulait pas entendre parler de Londres qui
était trop loin pour que ça l’intéresse. Pour elle c’était presque un autre
pays et elle châtiait sévèrement les femmes de chambre qui posaient des
questions sur Londres.
C’est pendant le souper qui a suivi que Morven a parlé à voix basse de la
rencontre prévue au Saut du Cerf. Il fut consterné par cette nouvelle.
« Comment vas-tu y aller ? » a-t-il demandé. « Tu vas dormir dans la chambre
avec les servantes et mère les enferme toujours pour leur sécurité, enfin pour
éviter qu’elles aillent voir des hommes ou que des hommes viennent les voir.
- Oh mon cher » a murmuré Morven désespérée. « Et si je n’y vais pas, nous
aurons fait tout cela en vain, les gens penseront que je n’ai aucun pouvoir si
une porte fermée à clef m’empêche de sortir. Tu dois voler les clés pour moi,
Jan.
« Ma mère les garde toujours sur elle, mais il y a un moyen de sortir, il faut
juste oser... en passant par le trou de fumée dans le toit. Si moi et Olaf
nous grimpons dans la grange, c’est facile, on l’a souvent fait quand nous
étions enfants, nous pourrons alors t’envoyer une corde et ainsi te tracter
vers en haut, mais, » il l’a regardé « Il faudra que tu enlèves ta robe car il
y a beaucoup de suie. Nous aurons tes vêtements d’homme avec nous. Tu pourras
chevaucher avec nous et revenir de même. N’aie pas peur des servantes. Elles
dorment comme des loirs jusqu’à ce que mère les libèrent. »
Morven hocha la tête en signe d’assentiment.
Dehors il commençait à faire bien sombre et la lune rouge montait dans le ciel
d’été.
« Venez tous ! » cria Hildegarde. « Au lit. Il y a du travail à faire demain.
Olaf, verrouille toutes les portes. Jan, occupe-toi des volets. Les femmes,
venez ici. Les hommes, allez dans votre chambre. » Ainsi, en divisant ses
gens, elle enferma les femmes dans leurs quartiers comme du bétail dans un
enclos et ferma la porte à clef.
Sue, la crémière, a demandé angoissée en bâillant : « Est-ce que tu sais où il
y a la guerre, Maîtresse Morven ? »
« Je n’en ai pas entendu parler, » a répondu la jeune fille étonnée.
« Moi non plus, » a répondu Sue de façon diabolique. « Sans cela je ne serais
pas là, je suivrais le camp, » ce qui a bien fait rire toutes les autres.
Elles ont alors parlé de débauche, mais les éclats de voix et les rires ont
provoqué un bruit sourd à la porte et elles ont entendu la voix de stentor
d’Hildegarde qui hurla : « Silence là dedans. Dites vos prières et allez
dormir comme de bonnes chrétiennes. » Elles ont donc dû continuer leur
conversation à voix basse et cesser de rire et elles se sont endormies peu
après.
Le matelas de Morven était rempli de bruyère et sentait bon. Sa couche avait
été placée au centre de la pièce sous le trou de fumée. Déjà son œil perçant
avait vu un balai de bouleau dans un coin et pendant qu’elle attendait elle
réfléchissait à la façon de s’en servir pour faire croire qu’elle était
toujours dans son lit. Quand la respiration régulière des servantes a fait
savoir à Morven qu’elles dormaient, elle est sortie de sa couche et avec ses
couvertures et le balai elle a fait un mannequin qu’elle a mis dans son lit.
Elle a attendu tranquillement jusqu’à ce qu’un mouvement sur le toit lui fasse
comprendre qu’Olaf et Jan étaient dessus. Peu après elle a vu une corde
descendre par le trou à fumée. Elle en a attrapé l’extrémité pour qu’elle ne
fasse pas de bruit en heurtant le sol et comme elle se terminait par une
boucle, elle y posa le pied et tira sur la corde pour faire comprendre aux
frères Bonder qu’elle était prête à se laisser hisser et elle s’est élevée
dans les airs. Elle est passée par le trou à fumée et elle s’est retrouvée sur
le toit. Olaf et Jan ont détourné les yeux car elle était nue et ils lui ont
murmuré que ses vêtements d’homme l’attendaient sur le sol. Elle les a
enfilés.
Doucement, ils se sont rendus à un bosquet d’arbres où leurs chevaux étaient
gardés par Peter, le fils du vieux Simon, et en silence, ils ont grimpés sur
leurs montures et se sont éloignés.
retour
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