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Avec l’Aide de la Haute Magie
Chapitre IX – Sur le Chemin du Retour
par Gerald
Gardner  version française Tof  & Xavier


C’était le dernier jour du voyage de retour de Thur et Morven et ils pensaient atteindre St Clare en Walden vers midi. Le temps était au beau fixe et tous deux chevauchaient très proche l’un de l’autre pour pouvoir parler à voix basse et ne pas être entendu. Tous ces jours, sans cesse, elle lui avait posé des questions sur Jan Bonder et l’histoire tragique de sa maison, sa mère, les aventures de Thur et enfin, sur le sujet le plus grand de tous, l’art magique. Thur parlait maintenant avec ardeur, presque comme s’il se parlait à lui-même, en racontant sa première tentative, l’épreuve d’Olaf dans le cercle magique et l’ordre de l’esprit invoqué qui était venu par la bouche du garçon: « Cherchez la Sorcière de Wanda.
- Et ce fut votre première tentative ? » a-t-elle demandé.
« Oui, parce que je n’avais pas les instruments nécessaires ni la possibilité de les fabriquer. Tu as les deux couteaux et j’ai donc été invité à te rechercher. Avec ces couteaux je peux faire le burin et l’épée magique, les pentacles et les talismans. Ce sont des clefs précieuses qui ouvrent grand toutes les portes.
- Et je ne peux pas vous aider pour le grande œuvre ?
- J’ai besoin de ton aide. Tu m’as dis que tu ne faisais pas de magie aux sabbats.
- Certains en font, mais pas ceux avec qui on parlait ma mère et moi » a dit Morven. « Nous parlions beaucoup de plantes et de remèdes, des façon de vaincre la maladie et il y avait un grand livre dans lequel nous notions toutes nos expériences.
- Pas plus ? J’avais l’impression que des hommes de toutes sortes étaient là.
- Oui c’est vrai. Nous étions tous frères, mais lorsque de nombreuses personnes se rassemblent, on s’assemble par affinité de pensée et de sujet de discussion. On peut penser ce qu’on veut. J’aimais rester à côté de ceux qui étaient instruits et qui parlaient beaucoup des grands anciens.
- Des Sarrasins ?
- Des Grecs. Il se disait que ces Grecs adoraient quelque chose qui s’appelle la démocratie, qu’ils voyaient comme la fraternité des hommes.
- Mais les Grecs avaient de nombreux esclaves.  
- Oui c’est ce qu’on dit, ce n’est que lors des sabbats des sorcières qu’il y avait une véritable démocratie ... un mot étrange, Thur. »
Il lui en a expliqué la signification. « Que disaient-ils d’autre mon enfant ?
- Que les Grecs connaissaient mieux l’amour, la beauté et la bonté que les autres hommes avant et ou après eux.
- Oui. Ils maitrisaient de nombreuses sciences et il n’y a eu que peu de joie ou de beauté dans le monde depuis que la Sainte Eglise a écrasé les anciens dieux et les a transformés en démons.
- Ils disaient aussi que la science des sorcières venait secrètement de ces mêmes anciens dieux. Les sorcières grecques pouvaient faire descendre l’esprit de la lune.
- Artémis ? »
Elle lui a lancé un regard admiratif. « Vous êtes vraiment un homme instruit, Thur. Oui, Artémis. Elle pouvait révéler l’avenir et aider à gagner l’amour des hommes. Nous avions l’habitude d’invoquer Ardrea. La fille d’Artémis.
- Comment faisiez-vous ça ?
- Assis en cercle avec un petit tambour que nous utilisions pour la danse. Le tambour était placé au centre et nous placions nos doigts légèrement sur la peau du tambour et nous posions nos questions à Ardrea. Elle répondait oui ou non, en faisant vibrer le tambour. Nous étions avertis de certains dangers et recevions de nombreux bons conseils de cette façon.
- Mais c’est vous qui faisiez vibrer le tambour » dit Thur en riant.
- Non, non ! Nous ne bougions pas nos mains, mais elle ne répondait pas à tous le monde. Nombreux étaient ceux qui devaient essayer plusieurs fois avant qu’elle ne réponde ! »
Pour Thur ce n’était que des peccadilles, il savait faire bien plus et il fronça involontairement les sourcils. Un peu timidement, elle a dit : « Certaines sorcières qui étaient là pouvait lire l’heure de votre mort sur votre visage ou connaitre votre destin. Elles me promettaient toujours des chagrins qui seraient suivie par la joie… et des chagrins j’en ai eu beaucoup.
- Oui, pauvre petite.
- Il y avait d’autres qui s’endormaient et les esprits entraient dans leur corps et parlaient par leur bouche mais pas de la voix de ceux qui dormaient. Les femmes pouvaient parler avec la voix d’un homme et les hommes avec celle d’une femme.
- Ah, » s’écria Thur plus intéressé « et que disaient-ils ? »
Elle haussa les épaules. « Pas grand-chose, je le crains. Ils nous avertissaient de dangers ou de malheurs. Ce qu’ils prédisaient se produisait, mais il me semble qu’ils auraient mieux fait d’éviter de prédire des désastres. Quand ils se réveillaient ils ne se souvenaient plus de ce qu’ils avaient dit.
- J’en ai entendu parler et ils ont leur utilité.
- Il y avait des gens qui se penchaient sur une flaque d’eau ou une pierre magique et y voyaient ce qui se passait au loin et nous étions donc avertis de tout danger imminent. C’est grâce à cela que nous nous en sommes sortis pendant longtemps, même si chaque année nous étions moins nombreux alors que la haine de nos ennemis augmentait et qu’ils venaient à nos rencontre avec des hommes en armes pour nous arrêter... mais, étant prévenu, nous nous dispersions avant leur arrivée. Ils disaient que c’est le diable qui nous avait prévenus.  
- As-tu ces pouvoirs, Morven ? Nous en avons vraiment cruellement besoin. »
Elle secoua la tête tristement. « Non, Thur, je donnerais n’importe quoi pour les avoir, mais ils disait que j’aidais en donnant le pouvoir de mon corps. Ma venue a été comparée à l’ouverture des vannes d’un moulin à eau pour le pouvoir qu’elles donnent pour faire des merveilles. »
Il a tourné la tête et l’a regardé longuement et sérieusement alors qu’elle chevauchait à côté de lui la capuche sur les épaules. Ses cheveux brunis semblaient vivants sous la forte lumière du soleil, leur brun roux avec des reflets d’or semblaient onduler et s’agiter en réponse à la planète de vie.
« Dis-moi la vérité, » dit-il tout à coup, « cet autel utilisé lors de vos réunions ... En Espagne, j’ai vu le corps d’une femme vivante et ils pratiquaient des abominations sur elle.
- Oui, » répondit-elle simplement. « Au grand sabbat c’est le corps d’une prêtresse qui est l’autel. Nous adorons l’esprit divin de création qui est la source de vie du monde et sans laquelle le monde périrait. Sommes-nous donc si abominable ? Nous ne le pensons pas. Pour nous, c’est le mystère le plus sacré et le plus saint, d’ailleurs, le Dieu parmi les hommes a dit « Allez et multipliez-vous.
- C'est une religion phallique, » a dit Thur « et le manche à balai symbolise le phallus. »
Après cela, il resta silencieux pendant un certain temps, il semblait avoir oublié Morven dans le tumulte de ses propres pensés. Il était surtout impartial, tout en n’ayant pas d’amour pour l’Eglise, il savait bien que quand un acte naturel se déforme pour devenir une religion, comme dans ce cas, il devient une menace. Il le voyait... la raison, l’autorisation donnée par écrit, ce qui conduit à la cruauté insensée et la persécution. Ce n’est pas comme cela qu’on pourrait éradiquer le mal et libérer le corps et l’esprit, il faudrait plutôt se montrer équitable et donner  le bon exemple. »
Morven l’interrompit : « De tels rites peuvent être pratiqués de façon sacrée et respectueuse ou tomber dans les profondeurs de la bestialité.
- Les bêtes sont pures et saines dans toutes leurs actions alors que l’homme ne l’est pas », lui a-t-il dit sentencieuse.
Ca l’a fait rire, puis dégrisée elle a ajouté : « C’est notre sacrement. L’Eglise a un sacrement de chair et de sang, ou, comme elle préfère dire, du pain et du vin. Pour elle, c’est un acte sacré de les consommer de façon respectueuse comme un symbole de sa grande vérité. Mais on peut voir des hommes se comporter avec la nourriture et la boisson comme des porcs dans une auge et les prêtres ne sont pas les derniers. Pourtant doit on dire que ce sacrement est une orgie à cause de ces malveillants ? »
Il secoua la tête en souriant face à son sérieux. « Je ne suis pas comme cela » a-t-il dit. « Je ne cherche que la vérité.
- Lorsque le grand moment sera arrivé, pourrais-je être présente pour vous aider Thur ?
- J’ai besoin de ton aide pour fabriquer les instruments et tout le matériel nécessaire pour le grand moment, mais que je crains que tu ne sois pas à la hauteur de ça.
- Je manque de quoi ? » a-t-elle demandé déçue.
- Une bonne santé et la force, mon enfant Nous allons faire quelque chose de dangereux, quelque chose de si périlleux qu’il nous faudra nous astreindre à de longues heures de jeûne et de prières, avec l’esprit uniquement concentré sur cette chose. Sinon, des forces que nous ne savons pas contrôler nous feront périr et pour cette prière et ce jeûne, il faut être en très bonne santé et avoir une forme parfaite, car si le corps est faible, le risque existe que l’esprit s’éloigne du but qu’il s’est fixé. Toi qui as été mal nourrie pendant des années tu ne pourras pas supporter les rigueurs du jeûne et de la prière avant que ton corps n’ai récupéré de ses privations.
- C’est bien mystérieux, » soupira-t-elle. « Je vois qu’il faut s’y plier sinon je vous mettrais en danger. Un homme qui les suit doit se consacrer de toutes les façons à son art. Santé et force du corps et de l’esprit... la flamme doit brûler en lui avec pureté et fermeté. Parlez-moi de ces instruments, Thur.
- Pour chaque essai magique il faut fabriquer spécialement certaines choses. Celui qui les fait doit disposer de tous les pouvoirs d’un esprit entraîné concentré sur son travail, de sorte qu’aucune autre esprit ou influence ne puisse distraire, d’une façon ou d’une autre son esprit. Toute la force de son être doit être concentrée sur ce travail. »
Elle hocha la tête et Thur a poursuivi : « Ainsi, quand on effectue le grand œuvre, tout, de toutes les façons, doit faire aller l’esprit du magicien dans un flux dirigé par sa volonté, jusqu’à ce que sa force déchire le voile astral et libère les forces de l’au-delà.
- Je m’engage à devenir votre apprenti, Thur. Acceptez-vous de m’enseigner ces merveilles ?
- Volontiers, » dit-il en riant « mais il y a d’autres questions plus urgentes. Morven, tu es une sorcière. Accorde-moi ton aide.
- Je ne peux pas faire grand chose, bon maître magicien.
- Tu es une sorcière, » répéta-t-il. « Tu devrais avoir la sagesse. Ton pouvoir peut au moins envoyer les couteaux au loin. »
Elle eut un petit sourire. « Ma mère m’a souvent parlé d’une chose que l’on fait en Extrême-Orient. Ils jettent une corde en l’air et un garçon grimpe tout en haut et il disparaît. Cela semble impossible, mais c’est possible. »
Avec chaque kilomètre les rapprochant de la maison, Thur avait maintenant une bonne idée de la façon dont seraient les futures relations entre Morven et lui. Doit-il en faire sa compagne si ce n’est dans les faits au moins pour la façade ? Il l’aimait et il se serait volontiers marié avec elle. Cela étant il n’était pas d’un statut très élevé et il savait qu’elle aimait Jan et qu’un jour Jan se prendrait d’amour pour elle... si tout va bien. Pour cela, il devait agir avec sagesse pour eux deux. Maîtresse Bonder deviendrait quelqu’un d’important si Jan son chéri se proposait d’épouser celle que Thur aimait. Ses oreilles se recroquevillaient en prévision des objections volubiles et sonores qu’elle allait hurler.
Après un moment de silence, il s’est tourné à nouveau vers Morven. « J’ai une autre question à te poser ô Sorcière du Lac.
- Dites-moi maître magicien.
- Etes-vous ma nièce ou ma promise, Morven ? »
Elle a réfléchi un certain temps en silence.
« J’ai pour vous l’amour qu’a une fille pour son père, Thur, rien d’autre.
- Je le sais, sinon je t’aurais demandé d’être ma femme, mais si tu n’es pas ma nièce, les gens diront que tu es ma maîtresse.
- Je serais vraiment heureuse d’être votre nièce Thur si vous pensez que c’est ce qu’il faut faire. Si nous agissons ainsi est-ce que cela ne va pas faire naitre des questions ?
- Je suis plein de doutes, ce matin.
- Ne vous inquiétez donc pas mon ami. Réfléchissez. Si après nous êtres cachés dans les buissons, nous étions rentrés tout de suite chez vous, je vous aurais fais courir un triple danger. Les bonnes gens de St Clare, monseigneur l’abbé et Sir Walter Upmere ... tous auraient vu le miracle de la transformation d’une vieille sorcière en jeune fille devant leurs yeux. N’aurais-ce pas été pour eux une preuve de sorcellerie ? Ces gens n’auraient –ils pas recherché la sorcière ? Nous n’avions aucune chance d’échapper aux questions... puis à l’exécution. Mais le temps pendant lequel nous avons flâné sur la route du retour a restauré mon apparence et ma jeunesse et je ne ressemble plus à la vieille sorcière que vous avez sauvé.
- C’est ce que je vois, » a répondu Thur « Comme tu es maintenant, tu viens de te remettre de la fièvre qui a tué ta mère ...
- Ma mère ? » a-t-elle demandé.
« Oui. Il est préférable que vous soyez l’enfant de ma sœur, votre père est mort il y a longtemps lors des guerres. Comme médecin, je suis libre d’aller, sans obstacle ni question et je pense qu’ils vont accepter mon histoire sans réfléchir plus loin. Quand je suis parti j’ai parlé au fils d’un barbier, un jeune homme assez habile en matière de saignée qui a longtemps insisté pour devenir mon apprenti et il était assez heureux de jouer au médecin pendant mon absence.
- Alors il n’y a rien à craindre. Vous n’auriez pas pu mieux planifier cette histoire. » a dit Morven. Thur n’a rien répondu à cela et pendant un certain temps ils chevauchèrent en silence puis Morven a déclaré sans équivoque : « Jan aime Dame Jocelyn de Keyes. »
Thur a explosé de rire. « Amour d’adolescent, cela passera comme la neige d’hiver, sa pureté est glacée. Mieux vaut être le dernier amour d’un homme que son premier. »
Elle fronça les sourcils.
« Je pense que tu devrais vraiment bénir le jour où il a posé les yeux sur elle. Jan n’avait jamais regardé une femme comme il l’a regardée. Maintenant, il est réveillé, il peut voir. Bientôt, il regardera plus loin qu’elle... le rêve ... et il te verra, toi qui est la réalité. »
Elle resta muette pendant un temps, le visage sombre, l’esprit occupé par des pensées négatives et la jalousie qu’elle éprouvait vis-à-vis de la Dame de Keyes, revoyant son page vêtu de rouge, ses colifichets et son apparence chatoyante et insaisissable lors de la joute lorsque le soleil brillait sur le brouillard dans une prairie couverte de rosée.
Elle est restée comme cela jusqu’à ce que la voix profonde de Thur la sorte de ses pensées. « Stupidité, fille stupide ! Qu’as-tu à craindre ? Ce n’est pas comme ça que tu te prépareras pour les grandes choses qui nous attendent. »
Elle a rougi légèrement en entendant ces paroles et dit : « Quand pourrons-nous fabriquer le burin ?
- Dès que possible. Il y a beaucoup à faire ... mais paix ma fille, là-bas il y a St Clare en Walden. Maintenant chevauchons en silence. »
A la porte, le sergent grogna d’un ton bourru. Son visage était long, mince et étroit, presque entièrement recouvert de poils et, de ce buisson, ses yeux regardaient comme ceux d’un loup affamé. Ce regard s’attarda sur Morven. Inconsciemment, sa langue est sortie et a glissé sur ses lèvres rouge sang. « Eh bien, c’est Maitre Peterson qui rentre enfin et il n’est pas le seul » a-t-il dit d’un air morose.  
« Hélas, mon bon ami. Je ne m’étais même pas éloigné d’un kilomètre... je suis allé voir la femme de Matt le meunier, elle a accouché de jumeaux, mais tu dois le savoir...
- Non, je ne savais pas » a-t-il répondu.
« Tu le sais maintenant. Eh bien, à peine un kilomètre plus tard je suis tombé sur un homme qui se hâtait pour me faire venir au chevet de mon frère qui avait une très grosse fièvre.
- Et ? » a marmonné l’homme qui avait beaucoup bu la nuit précédente et qui semblait avoir vraiment mal à la tête.
« Oui, à Londres ... il est mort dans mes bras, et là sa fille, Morven s’occupait de sa mère que son père avait contaminé. »
L’homme a vaguement salué Morven, qui lui sourit, un sourire qui resta longtemps dans sa mémoire à l’agacer de façon lancinante. « Je vous souhaite la bienvenue, Maîtresse Morven » a-t-il dit. « Une jeune fille séduisante est trois fois la bienvenue. Dans ce trou dans les bois oublié de dieu, les femmes sont laides comme le péché, aussi vieilles que Satan et aussi rassies que les mauvaises herbes qui poussent au bord de l’étang. »
Thur a ri. « Ne soyez pas aussi cynique sergent Byles ! Bonne journée à vous ! » et ils se sont éloignés.
« Nous sommes en toute sécurité » a soupiré Morven alors que les chevaux avançaient entre les nids de poule de l’unique rue de la ville et elle regarda autour d’elle avec empressement pour voir sa nouvelle maison.
St Clare était bien située entre les terres boisées. Des bandes de forêt avaient été défrichées pour l’agriculture et de nombreux moutons étaient élevés dans la région. C’était un lieu où il y avait des petits ruisseaux qui se jetaient dans le fleuve qui allait jusqu’à la mer située à une soixantaine de kilomètres. Ce n’était pas une ville fortifiée, elle était entièrement entourée par un fleuve, dont les méandres étaient si tortueux qu’ils formaient une bonne protection. La maison de Thur était situé sur les rives de ce fleuve qui coulait dans des prairies fertiles où le bétail de la ville était mis en pâtures et où les habitants se promenaient lorsqu’il faisait beau : Là où le fleuve était rejoint par une rivière il y avait un moulin dont la roue tournait agréablement année après année.
La maison de Thur était vielle et plus grande que la plupart des autres maisons de la ville, elle était construite avec de grosses poutres de chêne et des pierres brutes de toutes formes, types et tailles, maintenues ensemble par un mortier de terre. Un étage saillait bien au-dessus de la façade inférieure, avec des gouttières profondes sous un toit de chaume. Un escalier circulaire en pierre construit à l’extérieur du mur du fond donnait accès à l’étage supérieur. L’étage supérieur était une chambre aussi grande que la maison, dont le sol était composé d’énormes madriers de chêne coupés dans la forêt voisine. Il y faisait chaud, sec et confortable (le confort de l’époque) elle était solide et bien isolée.
Derrière la maison il y avait un jardin en pente qui allait jusqu’au bord de l’eau. Le long de l’eau poussaient des saules et de l’osier. Il y en avait tant qu’au printemps les gens de la ville pouvaient en ramasser autant qu’ils en avaient besoin pour tresser des paniers, dont beaucoup étaient fabriqués et vendus sur le marché local.
Chaque année, le lit du ruisseau était nettoyé et dragué par des groupes d’ouvriers pour éviter les inondations et empêcher un ennemi éventuel de débarquer.
Du côté de chez Thur la berge du fleuve était gazonnée et il y avait six grosses ruches. Le jardin était couvert de plantes, de fleurs et de légumes qui poussaient naturellement dans la région. Voilà la maison où Thur est retourné accompagné de Morven. En descendant de cheval, ils ont accrochés leurs brides à un poteau. Morven regarda tout autour d’elle, elle a vu que l’allée se terminait en cul de sac à une quarantaine de mètres. Elle a vu aussi que le fleuve prenait un virage en angle droit à cet endroit et que le terrain attenant à la maison occupait tout le bord de l’eau. Ils n’avaient pas de voisins proches, ils étaient à l’écart de la ville, son jardin était entouré par un mur de trois mètres de haut crénelé au sommet, avec une porte solide. Par dessus ce mur, elle pouvait voir les toits d’une grange et d’une étable.
Ils se tenaient devant la grande porte en chêne, une porte très solide renforcée par des clous de fer qui empêcheraient un bélier de la défoncer et les trois fenêtres qui étaient à sa gauche, profondément ancrées dans le mur de quatre pieds, étaient trop étroites pour que même un enfant puisse y passer.
Bien que ces fenêtres soient hautes, elles commençaient à une trentaine de centimètre du sol et se terminaient presque en haut du mur, elles n’étaient pas source de faiblesses, car de solides volets, cloutés de fer comme la porte et fixés par d’énormes boulons, les protégeaient de l’intérieur.
A droite de la porte il y avait la boutique, un peu comme une grande baraque de marché dont l’ouverture avant était bloquée par un autre volet en chêne massif. Ce volet s’ouvrait vers l’extérieur, mais ses chevilles et ancrages avaient été fixés à l’intérieur. Ce volet était fermé pour le moment. Pendant qu’ils attendaient pour y entrer après avoir frappé à la porte, Morven a constaté avec satisfaction que la demeure de Thur était une véritable forteresse en miniature.
On a enfin déverrouillé la porte et elle a pu voir la pointe de l’énorme clef tourner silencieusement dans la serrure. Inexplicablement, les battements de son cœur se sont accélérés. Qu’allait-elle rencontrer de l’autre côté de la porte de la part des personnes de son propre sexe, l’hostilité qu’elle avait toujours connue ou une amitié inaccoutumée et de la sympathie ? Elle ferma les yeux et ses pensées avaient l’intensité d’une prière.  
Lentement, la porte s’est ouverte et une femme se tenait devant eux. Elle était grande et osseuse avec un visage inattendu, rond et joufflu, comme si elle avait la tête de quelqu’un d’autre sur son cou. Ses sourcils sont très courbés, et sous leurs demi-lunes exagérées il y avait une paire d’yeux gris clair qui jetaient un regard innocent sur un monde méchant. Elle semblait bizarre, son visage n’allait pas avec son corps, son regard étrange, et son caractère lui aussi étrange, elle semblait n’avoir aucune personnalité, être aussi terne et incolore qu’un morceau de pâte.
« Bonjour, Alice.
- Bon retour maître ! » le salua-t-elle, ses yeux se détournant de lui pour s’attarder sur Morven.
« Oui je suis de retour... et avec une enfant malade que tu pourras dorloter ... ma nièce et fille adoptive, Morven Peterson.
- Je ne savais pas que vous aviez une nièce » dit-elle toujours en inspectant Morven de la tête aux pieds.
Le cœur de Morven s’est emballé de plus belle.
« Il y a beaucoup de choses que vous ne savez pas, bonne Alice » lui a dit Thur d’un ton léger mais avec un regard de réprimande.
Morven lui sourit tout en se demandant comment son sourire serait perçu. Soudain la femme devant eux a semblé prendre vie et s’épanouir. Son visage a pris des couleurs et s’est mis elle aussi à sourire de façon agréable à voir et réconfortante un peu comme un beau feu lors d’une nuit de neige. « Entrez je vous prie, Maîtresse Morven, » dit-elle docilement, en ouvrant grand la porte, non sans effort. « Vous avez en effet l’air bien fragile.
- J’ai été très proche de la mort. Si mon oncle qui est si bon n’avait pas été là, je serais morte. Je ne suis pas encore remise, Alice.
- Oui, » a confirmé Thur. « Elle a attrapé la fièvre qui a tué ses parents.
- Oh il n’y a personne de la compétence de Maître Peterson. » a ajouté Alice.
- Tu vas te remettre ma fille. Alice y veillera » a assuré Thur à Morven et il a répété à Alice le récit qu’il avait fait à Byles, mais en y ajoutant quelques détails sur la vie de Morven ainsi qu’une anecdote sur sa jeunesse.
Alice fut flattée. Elle se demandait si l’arrivée Morven n’allait pas égayer sa propre vie. « La fille a bien de la chance de vous avoir, maître », dit-elle.
- C’est tout le portrait de sa mère, que Dieu ai son âme !
« Amen » a dit Morven en se signant.
« Amen » a répondu Alice en se signant elle aussi.
Et ils entrèrent dans la boutique. Le sol était en terre battue, les meubles étaient constitués de deux bancs et d’une table grossière. Sur un mur il y avait un curieux dessin représentant un corps humain, avec les sceaux astrologiques indiquant les différentes parties du corps qu’ils « gouvernaient ». Le Bélier pour la tête. Le Taureau pour le cou... Chaque organe avait son symbole zodiacal. Sur les étagères accrochées aux murs il y avait des pots qui portaient tous un signe astrologique ainsi que le nom latins de leur contenu. Les pots étaient regroupés selon la planète qui les « gouvernait ». Sur l’étagère consacrée à la lune se bousculaient des pots minces, gros, grands et épais. Ils contenaient tous des plantes grasses et pleine de sève, comme du concombre, des champignons et de la botryche lunaire. Ces pots étaient loin de ceux contenant des plantes gouvernées par Saturne, comme la cigüe et la morelle et de ceux contenant les plantes gouvernées par Mars, comme l’ail, la moutarde, le chanvre, le marrube, l’absinthe ainsi que du soufre.
Les plantes de Vénus, le pavot blanc, la fleur de sureau, le myrte, la violette et le tussilage devaient aussi être tenues à l’écart des antipathies zodiacales de cette planète. Thur a expliqué rapidement qu’un médecin doit toujours prendre en compte la planète sous laquelle étaient placés les maux du patient et choisir les plantes et composants liés à cette planète.
Une porte à gauche séparait la boutique de la salle de séjour qui avait une forme de grand ‘L’ et occupait le reste du rez-de-chaussée sur le côté et l’arrière de la boutique. L’âtre était à l’extrémité nord, il n’y avait pas de cheminée, mais juste un grand trou dans le toit en pente, par lequel la fumée pouvait s’échapper. Du côté est, il y avait trois fenêtres de plus, elles donnaient sur le jardin, les ruisseaux et les champs qui étaient derrières. Il y avait dans cette pièce bien plus de lumière que dans une pièce normale à cette époque où l’on vivait relativement cloitré. L’escalier en colimaçon bâti sur le mur extérieur était placé dans une construction semi-circulaire et conduisait à l’unique chambre du premier étage. A côté il y avait une autre porte qui donnait sur le jardin.
Le plancher de la salle de séjour était en terre battue sur lequel on avait jeté des joncs et l’air était agréable avec une odeur légèrement acide-amer. Pour Morven cette maison semblait être aussi luxueuse qu’un palais, car, bien que le mobilier soit rustique, elle était confortable car elle était grande et spacieuse et on voyait bien qu’elle avait été pensée pour améliorer l’existence de ceux qui y vivaient.
Un grand siège en chêne était placé à côté du feu, il était conçu de façon à ce que celui qui s’y assied y trouve le repos plutôt que la mortification et avait un dossier à l’arrière qui le rendait plus confortable. De nombreuses peaux de loup avaient été jetées sur ce siège et sur les bancs et les chaises de cette pièce.
A nouveau Morven a souri à Alice en disant à Thur : « Vous êtes bien servis mon oncle. Réalisez-vous bien comme votre maison est bien tenue. Allez-vous m’apprendre votre métier, Alice ? J’aimerai être une aussi bonne ménagère que vous. »
Alice Tchad ne savais pas qu’elle avait un cœur avant qu’il soit atteint par ce sourire de Morven. Elle prenait maintenant conscience d’étranges sentiments et une excitation inhabituelle agitait son esprit. L’arrivée de cette étrangère lui inspirait de la joie et elle n’éprouvait plus cette crainte et cette jalousie qu’elle avait ressenties lorsqu’elle avait ouvert la porte et avait vu Morven. Elle prenait conscience de l’énergie qui montait en elle et de la vitalité qui faisait que sa vie semblait pleine d'intérêt. Elle regardait autour d’elle et ses yeux rencontraient partout quelque chose de nouveau. Tout cela était nouveau et extrêmement exaltant, elle se disait : « Cinquante ans, ce n’est pas si vieux que ça quand on y pense, Dieu merci je suis en bonne santé et j’ai de la force. » Puis, réalisant cet état d’esprit entièrement nouveau pour elle, elle s’est demandée : « Qu’est-ce qui m’arrive ? » mais elle a repris le dessus et a dit : « Maître, vous allez dormir ici et la demoiselle prendra votre chambre.
« Oui en effet, mais nous allons rapidement lui faire une chambre, Alice » a dit Thur en acceptant de bon cœur. Puis à Morven : « Je vais m’occuper des chevaux et rentrer tes affaires mon enfant.
- Montez, maîtresse. C’est un peu spartiate mais le maître s’occupera de votre confort. C’est quelqu’un de rare comme vous pouvez le voir.
- C’est l’homme le plus aimable et le meilleur au monde, » a répondu Morven avec une grande conviction et Alice confirma.
Elles ont monté l’escalier en colimaçon en bavardant amicalement. Morven était heureuse de l’avoir conquise. Alice aurait pu s’avérer être une ennemi redoutable et c’était une bonne chose que de l’avoir pour amie.
« J’ai le pouvoir, » s’est dit Morven, « mais c’est difficile à définir et il n’est pas toujours possible de le diriger. Pourquoi ne me servirait-il pas avec Jan ? Est-ce parce que je voudrais qu’il se tourne vers moi de son propre gré ? Je ne veux pas d’un esclave. Mais il ne pense qu’à Dame Jocelyn et je suis une paria qu’on ne doit pas approcher. » Une pensée a surgit dans son esprit mais elle l’a instantanément rejetée. « Non, je ne veux pas. Je ne le ferai jamais ! Pourtant, si c’est mon destin de ne jamais... Personne ne peut modifier le destin. Suis-je si misérable pour n’oser affronter le mien ? » Elle a fait un effort pour repousser ses idées sombres et s’est résolument concentrée sur ce que disait Alice.
La grande chambre où ils entrèrent n’avait pas le confort qu’il y avait au rez-de-chaussée. Il y avait un lit tout simple, une sorte de grande boîte, contenant un matelas rembourré de paille et des couvertures. Une grande table sous la fenêtre était couverte de parchemins et de quoi écrire. Sur une grande étagère il y avait des livres reliés et sur une autre table il y avait un bassin et un pot à eau. Près de la table à écrire il y avait une grande chaise ainsi que plusieurs tabourets, mais la chambre ne semblait pas être meublée. On avait l’impression qu’il ne s’agissait que de planches de chêne nues, d’énormes poutres en bois et d’une pièce mansardée, et la lumière arrivait par un autre trou de fumée.
Pendant que Morven regardait ce qu’il y avait autour d’elle Thur est monté dans la pièce puis l’a menée à une table où étaient posés ses outils spéciaux ... les lancettes à saigner ou pour percer les abcès, ainsi que des couteaux et des scies pour diverses opérations. Une spatule en argent pour appliquer les pansements et des boîtes de poudres, de pilules et de potions qui étaient trop puissantes pour être laissées dans le magasin. Sur une autre étagère, au-dessus de cette table, il y avait des rouleaux de parchemin. « J’ai ramené le contenu des sacoches de selle » a-t-il dit. « Non Alice, inutile de les déballer. Ce sont des instruments de chirurgie qui pourraient te rendre malade, si tu les manipulais mal. »
Il savait que ces bagages contenaient les couteaux magiques, mais Alice a dit simplement : « Alors, maître, si je n’ai plus rien à faire ici, je vais redescendre faire mon travail et la demoiselle n’a qu’à m’appeler si elle a besoin de moi » en lançant un sourire à Morven puis elle est descendu.
Thur a souri à Morven. « Tu as vaincu la citadelle, O Sorcière de ...
« Chut ! » dit elle. « Il n’y a pas un miracle. Je ne voudrais être cause de conflits dans votre maison. »
Ils ont trouvé les couteaux enveloppés dans leur tissu blanc et Thur les cacha dans un lieu secret sous les combles en montrant à Morven comment ouvrir la cachette. Cela fait, Morven a commencé à déballer ses affaires. Rapidement le lit de Thur fut couvert des vêtements qu’il avait achetés pour elle dans les différentes villes qu’ils avaient traversés. Parmi eux il y a avait des vêtements de lin blanc, une épée neuve et d’autres articles. Pendant ce temps Thur réfléchissait à la façon d’aménager une nouvelle pièce pour Morven, elle sera construite à l’extrémité de l’étage supérieur, ils furent interrompu tous les deux par un appel venant d’en bas.
« Morven » dit doucement Thur alors qu’elle s’apprêtait à descendre.
« Oui, mon oncle ?
- C’est à propos de Jan et Olaf. Tu dois savoir qu’ici leur nom est Hugh, jamais Bonder. Leur père se faisait appeler Hugh après sa ruine et sa fuite pour des raisons de sécurité.
- Je m’en souviendrai » a-t-elle murmuré.
« Descends alors pour dîner. Alice aura fait de son mieux, même si elle ne nous attendait pas » et il lui prit la main et la conduisit vers le rez-de-chaussée.
« Comment ça s’est passé en mon absence, Alice ? » a demandé Thur les yeux brillants, rompant le silence de leur repas.
« Assez bien, Maître Peterson. J’ai adressé au jeune Tom Snooks ceux qui venaient vous voir, il n’y avait que des brûlures et un peu sang qui avait coulé. Thomas a eu quelques soucis avec une blessure et je l’ai aidé. Il aime beaucoup soigner les saignements. Ensemble nous avons réussi à nous occuper de tout. La maladie meurt lorsque le beau temps est là, et heureusement !
- Tu es un trésor, Alice, toi, et Thomas, vous avez de l’avenir.
- Maîtresse Hugh est arrivée à cheval il y a quelques jours. Une dame bien comme il faut. Elle était derrière Snod et la pauvre bête avait bien du mal à les porter tous les deux, je vous le promets. Elle a exigé de voir Jan et le jeune Olaf, comme si je les avais dans ma poche et elle a juré qu’elle allait vous tuer pour les avoir éloignés de leur travail. Etaient-ils avec vous ?
- Oui, ils sont allés voir des lieux intéressants... ils m’ont dit avoir besoin de vacances.
- Et je vous le donne en mille, je lui ai demandé si elle voulait regarder dans mon pot pour voir si elle les trouvait, si des fois elle pensait que je les avais tués et dépecés. Ca l’a énervée et elle a juré qu’elle parlerait à l’abbé de mon insolence et qu’elle allait se plaindre de vous à Esquire Walter. Je lui ai proposé de dormir dans votre lit et que Snod couche dans l’écurie, pensant qu’elle devait être fatiguée de son long voyage. Elle a accepté mais de mauvaise grâce et je suis restée seule pour m’occuper d’elle.
- C’était de la vraie charité chrétienne, Alice.
- Le lendemain elle était vraiment de meilleure humeur. Mais je ne peux pas rester ici à bavarder. Je dois aller au marché.
- Puis-je aller avec vous ? » a demandé Morven.
« Oui et vous êtes la bienvenue, ma belle. Cela fait des années que je n’ai plus de compagnie.
« Passe d’abord voir Smid Wright et dis lui de venir ici faire un peu de menuiserie. Il faut qu’il amène ses meilleures planches de chêne et des outils pour deux. Nous allons nous mettre au travail, et votre chambre sera prête d’ici demain, ma fille. »
Morven a aidé Alice à débarrasser la table et mettre en ordre la maison. Thur regardait les deux femmes avec satisfaction et un grand soulagement, puis il les a à nouveau regardé alors qu’elles marchaient dans la ruelle chacune avec un grand panier.
« Cette enfant est intelligente ! » a-t-il dit dans le vide, « et elle déclare qu’elle n’a pas de pouvoir ! » Il est allé au premier étage pour s’assurer que ses manuscrits étaient bien en sécurité dans leur cachette.
Plus tard dans la nuit, quand Alice Chad était partie à regret pour regagner son domicile dans Parson's Lane (car elle ne dormait pas chez Thur) Thur et Morven se sont assis pour discuter à côté du feu. « J’ai regardé dans vos livres, Thur. Parlez-moi d’eux. Dans certain il y a des représentations de plantes et je crois qu’ils parlent de leurs vertus. Acceptez-vous vraiment de m’enseigner l’art de les lire ? »
Il a ri et lui a montré ses quelques livres qui représentaient une grande bibliothèque pour l’époque. Il y avait un ouvrage latin d’Apuleius Platonicus avec des dessins de plantes, ainsi qu’un autre de Gratus, deux livres d’astrologie et de plusieurs ouvrages classiques dont les poèmes de Sapho ainsi que d’autres œuvres grecques.
Il a lu un passage d’un des livres sur les plantes : « Pour les refroidissements dans la tête, ou si le nez ne cesse pas de couler, prenez du marrube, que les Romains appelaient marrubium, faites la infuser dans de l’eau puis buvez la tisane et vous irez beaucoup mieux ... Pour les maladies du poumon verser de la mélasse dans du miel et le patient guérira ...
Pour les maux de dents prenez des racines de jusquiame et faites les infuser dans du vin fort. Sirotez ce vin pendant qu’il est chaud et gardez-le en bouche, la douleur disparaitra rapidement... Pour les vertiges, laisser courir le patient trois fois, nu, après le coucher du soleil dans un champ de lin, ce sera alors le lin qui aura le vertige. Pour la fièvre, mangez neuf feuilles de sauge à jeun, neuf matins de suite et vous serez guéri.’
- Vous êtes vraiment un homme merveilleusement intelligent » dit Morven en soupirant « mais pouvez-vous me dire ce que je veux savoir ? Pouvez-vous interroger les astres pour moi ? Quand Jan et Olaf vont-il venir ?
- Bientôt » a répondu Thur,
« Ils ne risquent plus d’être découvert ?
- Leur sécurité réside peut-être dans le fait que Fitz-Urse ne soupçonne même leur existence, mais c’est un homme suspicieux et il sait que par ici beaucoup lui souhaitent du mal.
- Mais il n’y a pas de danger pour eux ? » elle a persisté.
« Pas si personne ne remarque leur ressemblance avec leur père.
- Alors, pourquoi tant de mystères ? Dans cette ville, est-ce qu’une personne n’a pas le droit de rendre visite à un ami ? Si non, comment vivent les habitants de cette ville ? Est-ce que les paysans ne viennent pas vendre leurs produits ? N’y a-t-il pas de marché ?
- Il y a un marché, tu vas y aller, et de nombreux étrangers y apportent leurs marchandises pour les vendre et ils viennent sans se cacher.
- Et pourquoi devraient-ils se cacher ? » a-t-elle demandé. « Et dans ce cas pourquoi Jan et Olaf ne pourrait-ils pas venir ici ? Ils ne peuvent pas venir vendre du beurre et des œufs au marché, puis rendre une visite à leurs bons amis Thur Peterson et sa nièce ? Qui devrait les embêter ou leur poser des questions ?
- Non, ne me harcèle pas avec tes questions, » dit-il en riant. « Tu as raison.
- Alors que craignez-vous ? » lui a-t-elle répondu rudement.
« Fitz-Urse est très malin, il sait qu’il est possible que sir Hugh ait laissé un enfant et s’attend toujours à ce que cet enfant se présente à lui, il sait bien que de nombreux hommes seraient favorables à un prétendant opposé aux Normands qu’ils haïssent.
- Ce n’est rien, » a déclaré Morven. « Je connais bien la folie de la peur. J’ai vécu trop longtemps seule, sans personne à qui je pouvais dire en en toute sécurité ce que je pensais. La peur est un danger, l’esprit craintif connait de nombreux tourments et se trahit lui-même et les autres demandent ‘Qu’est-ce qui se cache ici ?’ et à force de demander ils se mettent à chercher. S’ils ne peuvent en trouver la raison, les hommes inventent plutôt une raison que de ne pas satisfaire leur curiosité.
- Morven, tu as une tête bien sage sur des épaules si jeunes.
- Ne vous moquez pas, » a-t-elle supplié. « Personne ne connaît la peur mieux que moi et comme vous le savez lors de notre première rencontre ma terreur était horrible. Mais depuis que je suis avec vous, ça a changé. Quand nous chevauchions tous ensemble, j’étais silencieuse sur ma selle mais j’ai beaucoup réfléchi et j’ai compris ma folie, j’ai compris que la peur éveille les soupçons et maintenant ça va beaucoup mieux. Vous m’avez donné une nouvelle vie et le courage, Thur, je ne voudrais que vous souffriez comme j’ai souffert.
- Chère enfant, Dieu sait que tu avais raison.
- Mais s’il y a du danger, je peux changer le visage de Jan et Olaf avec du jus de noix pour donner l’impression qu’ils sont basanés. Avec de la peinture je peux modifier la forme de leur yeux et leur bouche et avec des tampons à l’intérieur de la bouche je peux gonfler leurs joues de sorte que leur visage semble plus gros.
- Hum, » dit Thur « Pour avoir des idées pareilles il faut avoir l’esprit vif. 
- Je pourrais aussi apprendre à Jan et à Olaf à marcher différemment car on peut reconnaître un homme à sa démarche avant de voir son visage. Ils pourraient alors entrer ouvertement dans votre boutique et acheter des herbes, vous rendre visite comme à un ami. Un homme peut certainement avoir des amis dans cette ville de St Clare ... ou est-ce contraire à la loi ?
- Pas que je sache. Mais Fitz-Urse n’hésitera pas à tuer rapidement tous ceux qu’il soupçonne. Ici c’est lui qui fait la loi.
- Encore une fois vous vous moquez de moi, mais vous devriez faire quelques petits sorts pour assurer la sécurité de Jan ... un sort d'invisibilité.
- Ah ? » a dit Thur amusé.
« Il sera bientôt l’heure de Vénus et son jour, vendredi. Faites une poupée de cire et écrivez le sort sur la peau d’un crapaud. C’est ainsi que nous faisons nous les sorcières, en gardant toujours à l’esprit que l’invisibilité ce n’est pas que les spectateurs ne peuvent pas vous voir, c’est juste qu’ils observent mal. A part les aveugles tout le monde peut voit celui sur qui porte le sort mais il n’est pas remarqué par ceux qui sont autour de lui.
- Il semble que votre sorcellerie est surtout une chose de l’esprit ... l’esprit de la sorcière qui domine ce qui l’entoure.
- C’est vrai. Il s’agit d’une bonne observation et de la connaissance de ce que font les gens et de ce qu’ils peuvent faire dans certaines circonstances. La sorcière occupe l’esprit de ceux qu’elle influence. C’est simple. Une vieille femme avec un fardeau peut aller et venir sans qu’on la remarque, aussi longtemps que son comportement est celui d’une vieille femme avec un fardeau.
- Donc, si elle se dépêche ou si elle s’arrête et regarde autour d’elle, on la remarquerait ?
- Oui, une personne déguisée de la sorte portera toujours le charme du talisman avec une telle confiance qu’elle saura qu’on ne la remarquera pas. Les autres ne la voient que comme elle se voit elle-même dans son esprit. Mais si elle ne fait pas confiance aux pouvoirs qu’elle porte, et qu’elle laisse la crainte s’emparer de son esprit, alors cette peur se communiquera à ceux qui l’entourent Ils voient qu’elle se cache, la remarquent, s’en souviennent, lui posent des questions et l’attrapent. »
Thur a pensé lui renvoyer ce qu’elle avait dit en appliquant sa théorie à ce qui lui était arrivé à Wanda, mais il n’était pas aussi cruel. Tout ce qu’il a dit fut : «Il y a un grand fossé entre la théorie et la pratique » puis il s’est tu, réfléchissant plus à la sorcellerie en général qu’à ce qu’elle venait de dire.
« Est-ce que je ne pourrais pas aller chez Jan et lui parler de cela... lui montrer comment changer sa démarche en mettant un pois sec dans sa chaussure ?
- Ni Jan, ni aucun autre homme, n’aimerait avoir un pois sec comme compagnon de marche » a dit Thur en riant. « D’ailleurs, comme nous l’avons vu, il n’y a pas de danger.
- S’il y en avait, nous ne l’avons pas vu cher Thur, puis-je aller le voir ? J’aime la forêt.
- Je n’en doute pas, Jan Bonder aussi ! Quand nous avons fuit c’était possible ou lorsque Jan sera à nouveau le maître ce sera à nouveau possible. Mais pour l’instant je vous demande de rester ici. La nièce de Thur Peterson ne peut pas aller et venir comme n’importe quelle saltimbanque. J’ai besoin de ton aide dés demain.
- Volontiers. Quel sera notre travail ?
- Nous allons mélanger des épices. De la gomme et de la noix de muscade, de l’aloès et de la cannelle ainsi que du macis et de l’encens. Il nous en faut beaucoup, car la fumée de ces mélanges attirent les puissants esprits et les obligent à se manifester quand nous les convoquons. Sans eux, ils ne peuvent pas se manifester.
- On peut aussi utiliser du sang, » a dit Morven avec empressement « du sang ou l’essence tirée du corps d’un homme.
- Jamais ! » a dit Thur d’un ton sec avec une colère tellement passionnée que Morven fut surprise. « Les Esprits qui ont besoin de sang ou de sacrifices sont des démons maléfiques et il s’agit de magie noire, s’ils sont invoqués par ces moyens impies. C’est aussi mauvais que faire une poupée de cire et de la cuire pour tuer quelqu’un.
- Mais, Thur, que se passerait-il si vous en faisiez une de Fitz-Urse ? Alors Jan pourrait retrouver ses droits.
- Ne me parlez pas de la sorte. Aucun mage ne ferait ces choses du diable. Je suis un soldat et je tue par l’épée. Jamais par la magie noire ! » Pour une fois, il était sourd à ses paroles ou à sa détresse. Tout son être était centré sur la force de son refus de la chose qui lui semblait des plus odieuses. De plus en plus véhément dans sa dénonciation il a ajouté : « Dans le véritable art magique nous n’invoquons que les esprits bénéfiques. Nous les convoquons et les récompensons avec de l’encens et des parfums. Pour ce qui est d’utiliser l’essence tirée du corps humain, les parchemins n’en parlent pas et ça me semble très proche d’une offrande en sang… c’est une pratique si maléfique qu’elle ne permettra d’invoquer que des esprits malfaisants et le mensonge. »
Elle s’est assise en silence, abattue par le courroux qu’elle avait déclenché aussi involontairement, mais Thur avait encore quelque chose à rajouter.
« Non, » a-t-il reprit solennellement « respectons les méthodes connues, celles utilisées autrefois. Il les a enseignées au roi Salomon et ces méthodes ont toujours sa bénédiction. »
Morven accepta la réprimande avec docilité et Thur s’est assis et se mis à regarder le feu.
Elle a essayé de glisser sa main dans celle de Thur qui la saisit avec bonté et de façon rassurante. « Il se fait tard, vas te mettre au lit. Tu es une bonne enfant, petite Morven. Tu détestes notre religion et notre Mère l’Eglise et tu as de bonnes raisons pour cela. Mais tu es une meilleure chrétienne que bon nombre de ceux qui ont échappé à sa poigne de fer.
- Certain chrétiens ne le sont pas vraiment et ne servent pas du tout leur religion. Pourtant, Dieu est un Dieu grand et bon. Puisse-t-il vous garder où que vous ailliez.
- Bonne nuit, mon enfant. Que Dieu te bénisse. »

 

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Dans la joie nous nous sommes réunis, dans la joie nous nous séparons et dans la joie nous nous retrouverons!