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Un mage indésirable…
in Détective du 2 mai 1929
par Pierre Lazareff et Claude Dherelle

 

… c’est Sir Aleister Crowley qui vient d’être « refoulé » en Belgique. On lire, pages 3 et 4, nos révélations sur ce Raspoutine anglais

Les étranges aventures du Raspoutine anglais

Sir Aleister Crowley, que le gouvernement français vient de « refouler » en Belgique, demande qu’on l’inculpe pour les faits qui ont motivés son expulsion momentanée. Il veut se défendre, dit-il, au grand jour de l’instruction. Mais on se garde bien de l’écouter. Il faut que Crowley reste le personnage mystérieux dont l’histoire ressemble à une légende. Il faut que l’ambassade de Grande-Bretagne puisse répondre encore : « Sir Aleister Crowley ? Connaissons pas », alors que c’est elle qui décida la Sûreté à se débarrasser de ce « chevalier », très puissant grand maître de la franc-maçonnerie anglaise.

***

Le 8 mars 1929, se présentaient au bureau des étrangers de la préfecture de police, Mme Ferrari de Miramar, de nationalité nicaraguayenne et M. Israël Regardi, sujet américain. Ils venaient, sans crainte, solliciter le renouvellement de leur permis de séjour. Il ne leur fut pas accordé.
- Nous avons des ordres répondit le chef de bureau : vous êtes la fiancée et le secrétaire d’un sieur Aleister Crowley, n’est-ce pas ?
Bien. Alors, rien à faire !
Israël Regardi alla se plaindre au consulat américain.
- Nous n’avons rien contre vous et le gouvernement français non plus… Mais nous avons pris, en plein accord, cette mesure dans votre propre intérêt. Vous verrez…
Cependant qu’au consulat du Nicaragua Mme de Miramar - une grande et souple belle femme brune, qui ressemble à Nita Naldi une des « vamp » de Hollywood - s’étonnait en termes véhéments :
- J’habite la France depuis quinze ans. J’ai été mariée à un Français et je n’ai repris qu’en raison de mon divorce ma nationalité primitive. Je me suis toujours tenue correctement. De quoi m’accuse-t-on ?
- De rien, lui fût-il répondu, sinon d’être notoirement, avant de devenir sa femme, l’amie de Sir Aleister Crowley. C’est tout et c’est suffisant.
Le lendemain matin, pressés par des « anges gardiens » - plus gardiens qu’anges -  Mme de Miramar et Israël Regardi prenaient le premier rapide de Bruxelles.
Et l’un de nous recevait d’une haute personnalité théosophique française un coup de téléphone affolé :
- Un complot est ourdi contre notre grand mage ! On veut nous l’enlever. Au secours ...
Dans un appartement cossu de L'avenue de Suffren, sir Aleister Crowley, alité, veillé par une infirmière fidèle, semble apparemment plus indignée que malade. Sur l’oreiller blanc, son gros visage bouffi était écarlate.
- Il faut dire ce qu’on me veut. On me juge sur les racontars d’un secrétaire renvoyé. Je suis quelqu’un. On saura tout. Je veux la lumière. On a créé autour de moi une telle légende que tout à l’heure l’inspecteur de police qui me surveille est entré dans ma chambre pâle comme un mort. Comme je faisais bouillir du thé dans un samovar, il a demandé quels philtres étranges je préparais dans cet instrument bizarre... On m’accuse d’assassinat, d’espionnage, de débauche, de pratique de la magie noire, de traite des blanches et de trafic de cocaïne. Que la France - où j'habite depuis vingt-huit ans et depuis ces six dernières années sans interruption – prenne de tels ragots à sa charge me révolte !
Et Crowley se retourne vers son infirmière, lui caresse doucement la main, prend sur sa table de nuit un verre de whisky et l’avale.
Le nom de Crowley est un dérivé du nom de Guerouille, lequel viendrait lui-même de Cornouailles. On retrouve des Crowley en Angleterre, en Irlande et en Bretagne, depuis le règne de Henry VII d’Angleterre. Aleister Crowley est né, lui, en Angleterre. Il fit des études très approfondies, apprit les langues mortes, qu’il parle comme sa langue maternelle, ce qui lui permet de lire, à livre ouvert, les auteurs anciens. Possédant une importante fortune familiale, il menait la vie des jeunes aristocrates anglais, oisifs, uniquement occupé de sport, de flirts et de fêtes. Il ne consacrait, par goût personnel, qu'une partie de son temps à poursuivre ses études. En amateur, il faisait des vers et publiait, à ses frais, quelques poésies qu'un cercle restreint d'amateurs s'accordait à trouver remarquables.
Toutefois, quelques années de cette existence ne suffirent bientôt plus à ses aspirations. Les voyages l'attirèrent.
Il partit donc pour visiter d’abord l’immense empire colonial britannique. Son voyage dura deux années. C'est à son retour à Londres que son activité commença.

***

Conquis par les théories orientales de théosophie et de magie, sir Aleister Crowley se mit à étudier la cabale. Et bientôt il fondait le premier cercle officiel théosophique de Londres. Dans le même temps, il commença à déployer une grande mais sourde activité politique et parvint à entrer dans la franc-maçonnerie, à cette fameuse loge des « 33 », qui est, dit-on, l'âme secrète de la vie publique allemande.
Chaque année, il repartait pour de lointaines contrées. Il en ramenait de curieuses collections et de précieux enseignements. Il commença d'écrire des livres de magie. Le célèbre professeur suisse Steiner, qui avait lu l'un d'entre eux, vint en Angleterre pour voir l'auteur et le féliciter.
Pourtant, on commençait à murmurer que sir Aleister Crowley avait des mœurs étranges. Un journal anglais de Bombay ayant publié la nouvelle qu'il avait tué une indigène pour lui sucer le sang, une enquête fut ouverte contre lui. Il répondit que c’était une « plaisanterie de sauvage ». Mais, comme il faisait paraître la même année une traduction des Poèmes en prose de Baudelaire, on interdit la sortie du livre. Le tribunal fit plus encore : il ordonna l’autodafé de son plus récent ouvrage, La Clef du Grand Mystère.
Alors, Aleister Crowley s'expatria... Il visita le Thibet et la Chine à pied. Il tenta l’ascension des monts Himalayas. Il parvint jusqu’aux lamas sacrés. Une légende commençait à se former autour de son nom. Dans les milieux théosophiques du monde entier
où il est connu sous le nom de Terrion sa renommée s’établissait. En 1914, il prit le chemin du retour, mais, comme il arrivait à New-York, la guerre éclatait entre les grandes nations de l'Europe...

***

C’est alors que le rôle d’Aleister Crowley devient étrange. Il ne conteste pas (on le verra tout à l’heure, il s’offre à s’expliquer clairement) que, dès les premiers jours de la grande tourmente, il ait renoncé à regagner son pays et cherché à faire partie de la formidable organisation d’espionnage allemand. Il y devait connaître une triste gloire.
Aleister Crowley, baronnet anglais, allié à d’importantes familles politiques, est une bonne recrue pour l’ambassadeur von Bernsdorff, dont il devient l’habituel commensal. Et, bientôt, sir Aleister Crowley s’intitule « ambassadeur de la République opprimée d’Irlande aux Etats-Unis ». Par une série d’articles violents, que publie la presse américaine germanophile, il déclenche la première révolte irlandaise. Dans sa maison de New-York, il reçoit des rebelles et leur remet de l’argent. Mais il va devenir plus violent encore. Ses leaders dans l’organe The International rappellent longuement les vieilles haines que l’Amérique doit avoir conservées envers la Grande-Bretagne, qui l’opprima si longtemps. Et c’est enfin, dans le Vaterland, cette série d’articles dont trois au moins émurent profondément l’opinion mondiale : Le Kaiser est le plus grand homme depuis Jules César (qui se terminait par ce salut : Ave Guglielme, rex imperator) ; Delenda est Britannia (l’Angleterre pirate, où Crowley affirmait qu’il serait juste que l’Angleterre devînt à son tour une colonie de l'Allemagne) et enfin le 3 janvier 1917, le fameux Appel au bon sens français (où Crowley tentait de persuader nos compatriotes que l’Angleterre ne voyait dans la guerre qu’une façon d’accommoder la France à la sauce « du beau Channel » et conseillait à nos dirigeants de signer avec nos ennemis une paix séparée immédiate)…

***

- C’est exact, nous dit sir Aleister Crowley, j'ai écrit tout cela. Mais comment expliquez-vous que les tribunaux anglais ne m’aient pas condamné à mort par contumace et, mieux encore, que j’aie pu ensuite regagner Londres tranquillement ? Je vais vous le dire : j’étais dépêché dans le centre d’espionnage allemand par les chefs du Naval Intelligence Service anglais à New-York et je faisais œuvre de contre-espion pour servir mon pays. Mais il fallait que mes chefs eussent confiance en moi et que je leur donnasse des gages. C’est pourquoi j’ai écrit ces articles, que je savais sans grande portée directe. Mais j’ai conscience d’avoir bien servi les Alliés. Tenez, c’est moi qui ai fourni aux Allemands des indications pour torpiller les navires américains !
- Et alors ?
- Alors ? Mais vous ne voyez pas ? Cela a obligé l’Amérique à entrer en guerre à « nos côtés ». C’était une idée que j’avais eue avec le captain Gount, chef du Naval Intelligence Service. Il est aujourd’hui lord amiral. Je lui ai écrit pour qu’il expliquât mon attitude pendant la guerre à votre gouvernement.

***

Cependant, si Aleister Crowley repasse par Londres, il n’y reste pas. Il va juste y voir, en passant, son intime ami York, qui s’occupe de la vente de ses livres théosophiques et de ses intérêts à Londres. York est le neveu de lord Lakenfield, ami intime du roi, et le cousin de lord Crewe, ancien ambassadeur d’Angleterre à Paris.
Crowley repart d’abord pour la Chine ; mais il rentre vite en Europe. Comme il a les fièvres, on l’envoie en Sicile. Deux mois après, il est accusé de « pratiques secrètes » et d’« attentats à la pudeur ». Il est expulsé d’Italie.
- Je m’amusais à tirer sur des chats sauvages, affirme le baronnet ; mais les paysans de là-bas, naïfs et mystiques, croient que ce sont des démons. Ils ont pris peur et ont forgé une histoire contre moi...
Dès lors, Aleister Crowley va habiter définitivement à Paris, qui était déjà son port d’attache avant la guerre.
Très répandu dans les milieux où l’on s’occupe de psychisme, considéré par les théosophes les plus sérieux comme leur grand maître, Crowley travaille très sérieusement. Il écrit livres sur livres, et les œuvres de « master Terrion » font autorité en matière de magie. Il est entouré de nombreux secrétaires qui les traduisent dans toutes les langues du monde. Il sort beaucoup. Causeur agréable, curieux, il est recherché dans de nombreux salons. Compagnon joyeux — qui boit ferme et mange épicé, malgré les austères principes théosophiques — il est de toutes les grandes parties galantes.

***

Avant d’habiter avenue de Suffren, Aleister Crowley avait une garçonnière dans la calme et déserte rue de la Mission-Marchand, à Auteuil On l’accusa, là, de faire, chaque nuit, des messes noires.
— Des messes noires! C’est absurde ! nous a dit un commerçant viennois, fervent adepte des théories de Crowley et un de ses plus fidèles commensaux. Les messes noires, excusez ma franchise, au vingtième siècle on appelle cela des « partouzes »...
— Ses débordements ne lui attirèrent jamais aucun désagrément ?
— Si, plusieurs fois. Mais il semblait être assez puissant pour arrêter toutes les poursuites.

***

Que s’est-il donc passé pour que, soudain, sir Aleister Crowley, qui a tant d’amitiés agissantes en haut lieu et qui sait tant de choses, fût mis au premier plan de l’actualité par ceux-là mêmes qui semblaient prendre tant de soin à le laisser agir dans l’ombre ?
— Un de mes secrétaires, dit Crowley, a été dire que, si l’on ne m’enlevait pas ma carte d’identité, il ferait une campagne terrible, en révélant mes mœurs et l’impunité dont j’aurai joui. Et il a déballé un tas de ces petits journaux illustrés américains du dimanche, où, n’ayant rien à dire, on m’a pris comme « tête de Turc ». Là-dedans, je suis surnommé le « roi des Cannibales ». Et savez-vous quel est l’homme qui m’a dénoncé ? Un Autrichien, devenu rédacteur dans un journal américain à Paris et que j’ai congédié parce qu’il voulait m’utiliser pour marier des princes teutons avec de riches Américaines !
Et sir Aleister Crowley me cite le nom de ce confrère chez qui habita, durant son séjour à Paris, le trop fameux Zubkoff, beau-frère du Kaiser.

***

De Bruxelles, où il est en ce moment, sir Aleister Crowley nous écrit qu’il va se marier et expédier ses affaires courantes.
« Mais, ajoute-t-il, que la ville est triste et combien je préfère Paris ! Je vais être de nouveau chez vous en juin et il faudra que l’on dise tout, tout… »
Sir Aleister Crowley, nous le savons, ne dit cela que pour qu’on parle un peu. Cela rentre, j’ignore encore pourquoi, dans ses plans actuels. Nul plus que lui ne redoute la lumière. Ce Raspoutine anglais mêlé de Mérodack n’a pas cessé de « remplir sa lumière astrale de reflets lubriques et de subir l’obsession de tout ce qui est immonde », comme le héros de Peladan.
On nous signale qu’on va prochainement l’inculper dans une affaire de vente de cocaïne qui s’est terminée par une mort d’homme. Crowley saisira-t-il l’occasion pour venir se constituer prisonnier et se défendre à la faveur des débats publics de la correctionnelle ou de la cour d’assises ? Ou obtiendra-t-il d’être innocenté encore une fois avant l’instruction. Ou fuira-t-il plutôt vers les pays où il est allé si souvent en croyant et en curieux ?
En tout cas, c’est un étrange aventurier, dont la devise donne froid dans le dos quand on y réfléchit : « Le livre de la destinée est écrit pour être déchiré. »

 

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Dans la joie nous nous sommes réunis, dans la joie nous nous séparons et dans la joie nous nous retrouverons!